Lettre à un antispéciste

Gérald Bronner

N° 168 Hiver 2019

Article


Le 24 août dernier s'est tenue « la Journée mondiale pour la fin du spécisme ». De quoi s'agit-il ? Cette journée de mobilisation a été initiée par un mouvement qui se définit comme antispéciste, c'est-à-dire qu'il prétend combattre la discrimination fondée sur le critère de l'espèce. Cette idée fut popularisée par le philosophe australien Peter Singer. Candidat écologiste sans grand succès, il fut désigné en 2004 « humaniste australien de l'année » par le Conseil des sociétés humanistes australiennes. Cette distinction est un peu déconcertante si l'on garde à l'esprit que Singer est particulièrement connu pour la publication d'un livre, La Libération animale (Payot, 2012), dans lequel il défend l'idée que les animaux – du moins ceux qui sont capables d'éprouver de la douleur ou du plaisir – doivent être considérés comme moralement égaux aux êtres humains. Il s'explique : « Les racistes violent le principe d'égalité en donnant un plus grand poids aux intérêts des membres de leur propre race quand un conflit existe entre ces intérêts et ceux de membres d'une autre race. Les sexistes violent le principe d'égalité en privilégiant les intérêts des membres de leur propre sexe. De façon similaire, les spécistes permettent aux intérêts des membres de leur propre espèce de prévaloir sur les intérêts supérieurs des membres d'autres espèces. Le schéma est le même dans chaque cas. » L'antispécisme n'est pas qu'une spéculation philosophique, il inspire certains groupes d'activistes, comme l'actualité récente, émaillée d'attaques contre des boucheries ou des fromageries, l'a montré. L'antispéciste est sans doute une des formes les plus radicales de la préoccupation pour la vie animale. Cette préoccupation, comme on va le voir, n'est pas illégitime, mais elle nécessite une mise au point analytique. C'est l'objet de cet article que de la proposer sous la forme d'une lettre adressée à un antispéciste qui reprend les principaux arguments du débat, lesquels vont de la violence de ces mouvements à une interrogation sur la notion même de « droit animal ».

G. B.

Cher Monsieur, Vous vous définissez comme antispéciste et avez plusieurs fois expliqué publiquement que vous ne supportiez pas l'amalgame entre ceux qui veulent prendre la défense des animaux et ceux qui commettent, au nom des droits qu'ils conçoivent pour eux, des violences1. Vous ajoutez à ce premier reproche...

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