Les voies de l'athéisme catholique

Alain Besançon

N° 160 Hiver 2017

Article


Cette réflexion sur l'état actuel de l'Église de France devait-elle être publiée ? Écrite rapidement, elle peut paraître – à l'auteur lui-même – schématique, caricaturale, voire provocatrice. Je l'ai déjà montrée à quelques personnes, dont des ecclésiastiques. Parmi ceux-ci, deux l'ont trouvée assez juste, moyennant nuances, compléments et corrections. Deux l'ont approuvée sans réserve. Je pense donc que ce texte, si imparfait soit-il, pourrait constituer une base de discussion.Je réponds à des soucis assez largement répandus chez les catholiques. Mais pas seulement chez ceux-ci, car ces affaires concernent, en fin de compte, les équilibres généraux, religieux ou autres, de notre pays. Commentaire espère donc, en ouvrant cette tribune, des réactions critiques venues de tous les horizons.Comme je l'espérais, des réponses me sont parvenues. Elles contiennent des critiques qui m'ont paru judicieuses. Elles seront publiées dans un prochain numéro de Commentaire.
A. B.

Dans le demi-siècle qui prépara le second concile du Vatican, on produisit beaucoup de théologie. Le fait est d'autant plus remarquable que l'Église de France, la « fille aînée », s'était montrée sur ce chapitre stérile depuis deux siècles. Entre la controverse entre Bossuet et Fénelon et le réveil du début du xxe siècle s'étend un désert de la pensée. Non de la piété, puisqu'il y eut des saints comme le curé d'Ars, des renouveaux liturgiques dans les grandes abbayes. Le génie « rimbaldien » de sainte Thérèse de l'enfant Jésus lui fit retrouver le chemin de la grande théologie à travers les quelques sources que son carmel laissait à sa disposition. La fulgurance de ses pensées mit du temps à être comprise bien après que sa sainteté eut éclaté dans le monde. La crise du modernisme, dans un autre genre, força la pensée catholique française à se réveiller.

Participent à ce « réveil » beaucoup d'esprits distingués. Les théologiens Garrigou-Lagrange, Sertillange, Guy de Broglie, de Lubac, Daniélou, Congar, Bouyer, Fessard acquièrent de la notoriété hors du milieu clérical. Des laïcs comme Gilson et Maritain jouissent d'une autorité comparable. Des philosophes professionnels se joignent à la discussion, qu'ils fussent ou non de foi catholique : Boutroux, Bergson, Gouhier. Le xixe siècle, pauvre en spéculation, avait produit la monumentale Patrologie grecque et latine, grâce à l'acharnement de l'abbé Migne. Les forces érudites du clergé français étaient encore assez hautes pour que les textes grecs fussent traduits en latin, et que les textes latins fussent considérés suffisamment accessibles pour n'être pas traduits en français. Le xxe siècle continua l'effort. Il produisit de 1900 à 1950 le fameux Dictionnaire de théologie catholique dit de Vacant-Mangenot. On sortait avec lui du terrain neutre de l'édition de textes pour aborder l'histoire de la théologie, et courir par conséquent le risque de la pensée. En 1943 fut lancée, à Lyon, la collection « Sources chrétiennes », édition savante des auteurs chrétiens grecs, arméniens, syriaques, latins, médiévaux où participent sur un pied d'égalité des clercs, des laïcs, auxquels on ne demande que de respecter les critères scientifiques de l'édition moderne. C'est une des plus belles entreprises savantes de notre temps.

Vatican II

C'est ainsi que s'ouvrit en 1962 le concile œcuménique Vatican II. L'heure était à l'optimisme. La guerre était finie, les ruines étaient relevées. L'économie marchait à vive allure. Le communisme n'était pas si horrible qu'on le croyait au temps de Pie XII. Qu'il le fût toujours, on ne voulait pas le savoir. Le nouveau pape, Jean XXIII, était gros, débonnaire, tout allait s'arranger. Une raison du bien-être des pères conciliaires était qu'ils se sentaient intelligents. Depuis des années ils s'étaient mis à la théologie, laquelle est une discipline fascinante et hautement satisfaisante pour l'esprit. Dans l'illustre aula de Saint-Pierre, ils allaient discuter pendant trois ans et leurs débats seraient suivis avec passion par le monde entier. Ils se croyaient entrés dans une sorte de printemps de l'Église, à la veille d'une « nouvelle évangélisation », d'une « nouvelle Pentecôte. »

Cette confiance dans l'avenir allait durer pendant des années. Les débats du concile étaient de bonne tenue. Ils portent sur des points très anciens, minutieusement discutés et qui ont été réglés de façon créatrice comme la question des Juifs et la question de la liberté religieuse.

Le monde catholique était baigné de théologie, la plus savante et la plus populaire. Depuis ces hauteurs, les clercs furent frappés par l'ignorance des simples fidèles. Pendant deux siècles on ne demandait guère à ceux-ci de connaître leur religion. Entre dix et treize ans, ils étaient instruits du catéchisme. Ce catéchisme était d'excellente qualité. Placé sous la responsabilité de l'évêque local, il était un résumé du « catéchisme romain » publié au lendemain du Concile de Trente, et il était appris par cœur par les élèves. L'Église savait qu'à la puberté les enfants allaient pour la plupart abandonner la pratique religieuse, mais un ensemble de notions cohérentes, bien que desséchées, restaient gravées dans les cervelles, et elles pouvaient refleurir sous le concours des circonstances et sous les motions de la grâce. En attendant, le milieu catholique respectait les formes, baptisait ses enfants, se mariait à l'église, s'y faisait enterrer. On ne lui demandait pas s'il croyait, car si on le lui demandait on n'obtenait que des réponses indigentes. Cela ne voulait pas dire qu'il ne fût pas chrétien. La foi est un don de Dieu capable de survivre sous une profonde ignorance. La « foi du charbonnier » n'est pas recommandée par l'Église, qui redoute avec raison la formation de croyances bizarres en contravention avec la dogmatique la plus élémentaire. Elle est quand même la foi, précaire autant qu'on voudra, vague, informée de temps en temps par la charité, et son enfouissement même dans les profondeurs de l'âme la protégeait d'une complète évaporation.

Le clergé avait changé. Dans l'atmosphère de théologie intensive, à la faveur des débats théologiques « calés » du concile, les prêtres s'étaient intellectualisés. D'autant qu'ils étaient en compétition avec une doctrine intellectuelle hostile, le communisme léniniste, avec laquelle ils étaient obligés de s'expliquer. Le communisme était une vision du monde cohérente, une machine à convertir le bon peuple, propre à réfuter le christianisme au nom de la raison, de l'histoire, de la justice. Il fallait lui répondre, parfois composer avec lui, car le clergé n'était pas bien armé pour ce genre de combat. Il devait se battre sur le terrain des arguments et il semblait que le sort du christianisme reposait sur la qualité de son discours, sur la force de son apologétique.

Si l'on regarde les documents conciliaires, on ne rencontre presque partout que du classique. La doctrine est en harmonie avec les décisions millénaires du magistère. À quelques passages, par exemple dans Gaudium et Spes, on reprochera la faiblesse de la pensée et le vague de l'expression, mais nullement une dérive hérétique.

La théologie est à la foi ce que la carte est au territoire. Elle est une tentative d'élaboration abstraite de ce qui est un mystère. On peut être bon théologien et n'avoir plus la foi. On peut aussi ne pas s'apercevoir qu'on l'a perdue.

L'effervescence théologique fit que jamais on ne publia autant de livres religieux dont les auteurs tenaient à manifester leur originalité, leur personnalité. D'ordinaire la théologie se contente d'exposer la foi de l'Église, et n'a que faire de l'opinion de l'auteur. En principe, au terme de son raisonnement, celui-ci doit retomber sur ses pieds, c'est-à-dire sur la doctrine autorisée et ancienne. Il est dangereux de proposer de nouveaux systèmes.

Mais les temps étaient à l'enthousiasme. Au concile, à ses documents sobres et mesurés, des foules de chrétiens prêtres et laïcs opposaient un « esprit du concile », qui allait bien au-delà de ses conclusions, et qui pouvait déboucher sur n'importe quoi. Le petit monde des théologiens eut ses vedettes, et le magistère, timide devant les nouveautés, n'était pas en mesure de les réfréner, encore moins de les condamner.

L'intellectualisation du christianisme se marque aussi à la diffusion de la Bible. Longtemps sa lecture n'avait pas été recommandée. La seule traduction qui ne dépendît pas de la Vulgate et qui répondît aux critères scientifiques modernes, la Bible Crampon, n'était diffusée que depuis une cinquantaine d'années. Brusquement jaillirent en foule de nouvelles traductions, certaines en français courant, d'autres rédigées par des écrivains à la mode, et les bibles devinrent aussi présentes dans les foyers catholiques que dans les foyers protestants. Ce qui ne veut pas dire qu'elles fussent lues. Lire la bible, même dans un esprit de libre examen, n'est pas dans les habitudes catholiques. Désormais, en dépit des notes obligatoires dans les bibles catholiques, chacun pouvait se faire « sa petite religion ».

Dans les mêmes années parurent des réinterprétations de l'ensemble du christianisme. Peu avant le concile, le Père Teilhard de Chardin produisait une gnose qui connut un succès prodigieux. Gilson s'étonnait qu'elle pût passer pour chrétienne, mais l'autorité du P. de Lubac la garantit telle. Ensuite René Girard expliquait à son public des choses « cachées depuis le commencement du monde » mais que lui, René Girard, révélait enfin pour la première fois. Le philosophe Michel Henry donna ses interprétations audacieuses, que leur style phénoménologique protégea d'une large diffusion. Les médias catholiques donnèrent beaucoup d'attention à cette littérature parachrétienne, et beaucoup moins aux pauvres auteurs qui faisaient attention à ne pas sortir de l'orthodoxie reçue. Le glaive de la condamnation ne tombait plus sur personne, les procédures anciennes de l'imprimatur et du nil obstat tombaient en désuétude, et d'abord dans le ridicule.

Cependant l'Église de France regardait Vatican II comme l'an 1 de l'Église. Elle ressentait la nouvelle donne religieuse dans un esprit de révolution et de table rase du passé. Ce qui faisait qu'elle souhaitait changer de public. Il était composé des classes moyennes, dentistes, pharmaciens, professeurs des écoles, fonctionnaires des finances, bouchers, épiciers. Ceux-là tenaient à leurs habitudes. Il était difficile de les intéresser aux perspectives sublimes que promettait l'« esprit du concile ». Alors, pourquoi ne pas se tourner vers de nouveaux milieux, sans-papiers, marginaux, étudiants sans études, artistes sans œuvres ? Sans avoir besoin de franchir l'océan il existait à disposition une vaste population sur laquelle essayer les nouveaux procédés de la mission. L'ancien public catholique pouvait être abandonné d'autant plus facilement qu'il méritait la qualification de bourgeois, tièdes, suiveurs, encroûtés. La concurrence communiste encourageait à son endroit tous les dédains et tous les mépris.

Il est difficile d'entrer dans le secret des âmes et même des mentalités. Bornons-nous à l'extérieur. Vue du dehors, l'Église de France semble avoir été au lendemain du concile sujette à quatre dérives.

Iconoclasme

La première est l'iconoclasme. Depuis un bon siècle l'art sacré était entré en crise. Il semblait épuisé dans le plâtre des sculptures peintes et des images convenues du Christ et des saints. C'était le style Saint-Sulpice. Une grande douceur, une grande fadeur, un écœurant spiritualisme s'étalaient sur les Sacré-Cœur, les Saints Joseph, les Jeanne d'Arc, les curés d'Ars et les autres saints nationaux. Ces images pouvaient certes soutenir la piété, elles révoltaient le bon goût et le sens artistique tel qu'il s'était développé et avait changé. Tout cela formait aux yeux des clercs un fatras à nettoyer. Cela pouvait aller jusqu'au vandalisme. Les inventaires auxquels avait procédé la République anticléricale dans les années 1900 permirent dans quelques sanctuaires d'arrêter le déménagement. Les vitraux narratifs furent remplacés par des verrières non figuratives. Les murailles des abbayes romanes furent grattées jusqu'à l'os. Je me souviens d'une visite d'un collège de belle tenue où l'aumônier me fit visiter la chapelle dont il était fier. C'était une salle aux murs de béton nu, aussi aimable qu'une chambre à gaz. La croix était figurée par un poteau brut de décoffrage, sans les bras. Un enfant avait été chargé de dessiner un rond sur le mur. C'était la Vierge Marie. Je fis observer à l'aumônier que sa chapelle se trouvait en contravention avec des canons qui condamnaient l'iconoclasme, parmi lesquels la fête (en 843) du rétablissement de l'orthodoxie n'était que le plus solennel. Il ne comprit pas ce à quoi je pouvais bien faire allusion.

Dans sa chapelle privée, le cardinal Lustiger expliquait devant moi à un groupe d'enfants ce que signifiait le gros morceau de bois qui en occupait le milieu. C'était la Vierge Marie. Sa beauté est si grande, expliquait le cardinal, qu'elle ne peut être figurée de l'extérieur. C'est à l'intérieur qu'elle se trouve et c'est vers cette image cachée, mes enfants, que s'élèvent vos prières et que s'offre votre dévotion. Les enfants écoutaient docilement cette leçon d'iconoclasme pur et regardaient de tous leurs yeux le gros morceau de bois en essayant d'y voir quelque chose.

Les textes sacrés

La deuxième dérive est le tripatouillage des textes sacrés. Les commissions postconciliaires dans leur ardeur ont d'abord réécrit les cantiques les plus vénérables. Même « Il est né le divin enfant » est passé à la moulinette et des nouveaux vers pieux ont remplacé le « jouez hautbois, résonnez musettes » incompatible avec la sensibilité moderne. La nouvelle version du Notre Père écorche bizarrement les oreilles françaises. Infiniment plus grave me paraît la censure exercée sur le psautier. Le psautier est la prière de l'Église. C'est le seul livre de la Bible qui a été mis sans réserve depuis toujours entre les mains des catholiques. Saint Thomas disait du livre des psaumes qu'il contenait la totalité de l'Ancien et du Nouveau Testament sous le mode prière. Mais un certain nombre de psaumes, dits « d'imprécation », ne pouvaient plus être prononcés de tout cœur par les catholiques postconciliaires. Trop souvent on y égorge, ou plutôt on supplie le Seigneur d'égorger les ennemis, et même les enfants des ennemis. Ce n'est pas gentil, ce n'est pas charitable, ce n'est pas chrétien. Un quart des psaumes ont ainsi été épurés. Ils ont été expurgés de la liturgie des heures. Cela traduisait un affaiblissement du sens historique, dont la règle est de ne pas juger les textes anciens avec la sensibilité d'aujourd'hui tenue pour une norme meilleure. Cela traduisait surtout une infiltration de la foi catholique par la religion humanitaire. Selon cette religion, qui gagne le monde entier, il n'est pas bien en soi d'avoir des ennemis. C'est comme un article de foi : nul n'est un ennemi. Les seuls ennemis qui subsistent sont ceux qui ont encore des ennemis et qui considèrent que la métamorphose imaginaire des ennemis en amis est une entorse à la réalité des choses. Cette infiltration peut être dangereuse. Par exemple, les Juifs ont des ennemis. En Israël, ils ne sont pas gentils avec les musulmans. Les chrétiens qui ont fait tant d'efforts pour être gentils avec les Juifs estiment qu'il faut en faire autant avec les musulmans. Les Juifs ne marchent pas. Les musulmans sont nos amis et les Juifs, n'étant pas amis des musulmans, peuvent-ils être nos amis ? Ainsi de la bénévolence universelle peut jaillir un nouvel antisémitisme. Nous le voyons naître sous nos yeux d'humanitaires.

L'ancienne messe, dite de saint Pie V, avait des défauts et a été remplacée par une autre messe en 1970. Elle a été promulguée en latin, comme les autres documents conciliaires, à charge pour chaque Église de la traduire en langue vulgaire. J'ai entre les mains un petit livre intitulé Les Mots de la messe, qui évalue minutieusement la traduction en langue française. Je ne peux que renvoyer à cet ouvrage du chanoine Michel Dangoisse. L'impression générale est, me semble-t-il, d'une certaine mauvaise volonté. Chaque fois que le texte latin contient des ornements traditionnels, la traduction française cherche l'aplatissement, la vulgarisation, le prosaïsme. À la place du texte original, elle propose une paraphrase qui conserve à peu près le sens, mais qui ne peut pas passer pour une traduction littérale et serrée. Le motif allégué est que la paraphrase est plus compréhensible à la moyenne des fidèles. La moyenne des fidèles est tenue pour inculte par les auteurs qui se sentent obligés par conséquent de simplifier le texte pour le mettre à sa portée. Quelquefois, cela va jusqu'à la faute de doctrine. On se souvient de la protestation de Gilson contre le remplacement de « consubstantiel au Père » par « de même nature que le Père ». Le chanoine Dangoisse fait remarquer que la traduction allemande, anglaise ou italienne des mêmes textes est plus fidèle que la traduction française.

La rétention des sacrements

La troisième dérive est la rétention des sacrements.

Elle marque une surévaluation de l'enseignement oral des fidèles. Elle relève du même sentiment qui avait poussé au vandalisme. Le fatras xixe siècle qui encombrait les sanctuaires détournait au profit d'un simple piétisme la connaissance des bases dogmatiques de la religion. Une fois ôtés les chemins de croix, les effigies du sacré cœur en plâtre peint, les pitoyables vitraux naïvement illustratifs (au goût de l'époque, en fait souvent très beaux), la parole nue du prédicateur retentirait mieux. Les retouches au psautier, l'apprentissage de cantiques accordés à « l'esprit du concile » visaient le même but. L'administration routinière des sacrements ne doit pas non plus être tolérée. Il faut que le sens du sacrement soit compris avant son administration. C'est le rite qui est visé.

Je me souviens d'un baptême auquel j'ai assisté comme parrain. L'enfant devait avoir quatre ans. Le prêtre essayait de lui faire dire comment il ressentait la cérémonie, comment il la vivait, quel sens il lui donnait, etc. Le temps passait. Je finis par dire au prêtre que s'il n'exécutait pas le rituel je ne signerais pas sur le registre. Maugréant, ronchonnant, il finit par l'exécuter.

Dans mon village il y avait une jeune femme très populaire de langage et de mœurs, couverte de piercings et de tatouages impressionnants. Elle eut un bébé. Conformément à l'usage de ses parents, elle l'apporta au curé, qui, conformément à l'usage antique, le baptisa. Elle en eut un deuxième, que le vieux prêtre baptisa également. Elle en eut un troisième. Le prêtre avait changé. Il dit alors à la jeune femme qui s'appelait Mélanie, et qui n'avait jamais reçu un enseignement religieux, sinon peut-être un lointain catéchisme : « Madame, il n'est pas question de baptiser votre enfant si vous ne connaissez pas le sens de ce sacrement qui introduit à une vie chrétienne que vous aurez à lui enseigner. Je vous recevrai vendredi prochain à 7 heures, puis lundi à 13 heures. Ainsi de suite pendant deux mois. » Mélanie n'avait ni le goût ni le temps de se rendre à ces convocations. Elle projetait de tenir un bar qui pourrait servir aussi de stand de tatouage. L'enfant ne fut pas baptisé et probablement ne le sera jamais. Une âme est laissée en état de danger.

Le baptême n'est pas une leçon à apprendre par cœur, un chapitre de théologie à comprendre. Le baptême comme il est conçu dans saint Paul est un acte d'une portée incomparable impossible à mesurer. Il s'agit d'un ensevelissement dans la mort du Christ qui nous permet de revivre à la vie nouvelle de sa résurrection. Il s'agit d'une métamorphose complète du sujet. Il meurt et il est greffé sur le Christ, précisément sur sa croix. C'est pourquoi le rituel mobilise le symbolisme de l'eau, les eaux vives qui symbolisent la Présence divine au milieu de son peuple Israël, les eaux du Déluge, les flots de la mer où se joue Léviathan, image de la puissance démoniaque qui asservit l'humanité dans le péché. Satan est renoncé dans ses pompes et dans ses œuvres. Le baptême est un acte hors échelle, objectif, « ex opere operato ». L'Église, en une seule action, reçoit le nouveau croyant dans la communauté de la foi et l'intègre au corps mystique du Christ. Cela n'a rien à voir avec le petit sermon qui veut en tenir lieu. Il sera oublié dans l'heure, alors que le sacrement ineffaçable marque l'enfant encore plus profondément, encore plus définitivement que la circoncision qui introduit l'enfant dans le peuple juif. Oui, hélas, Hitler, Lénine, Staline sont des baptisés. Ils sont des « chrétiens » en dépit de leurs reniements et de leurs crimes. Être chrétien ne dépend pas d'une opinion dont on peut changer. Si l'enfant avait été seulement persuadé de la vérité du christianisme, il pouvait la rejeter. Mais il porte le sceau du baptême qui subsiste sous les apostasies et qu'il emportera dans l'autre monde jusqu'au Jugement. Si, sous l'action de la grâce, l'enfant devenu homme veut revenir à l'Église, il s'y trouvera comme chez lui, sans la moindre difficulté. Mais si cet homme veut entrer dans l'Église, n'ayant pas été baptisé, il éprouvera la plus rude épreuve et le baptême, si simple, pourtant, un peu d'eau, de chrême et quelques paroles, lui paraîtra alors un obstacle difficilement franchissable.

La rétention des sacrements s'observe aussi dans le mariage.

Je connais une jeune fille qui désire épouser un garçon, lequel a envie de se marier avec elle. Eh bien, dépêche-toi, lui disais-je, il n'y a pas de temps à perdre. Mais c'est impossible, me répondit-elle. L'Église ne voudra jamais nous marier sans une « préparation au mariage ».

Cette préparation commence par la remise d'une grosse brochure de 55 pages : Notre mariage à l'Église. En voici les premiers chapitres : le bonheur dans le mariage ; le mariage, un sacrement ; aurons-nous la messe à notre mariage ? Etc. Suit le texte de pas moins de six bénédictions nuptiales, au choix. Dans la préconciliaire cérémonie, il était rappelé que le mariage était la seule bénédiction sur Adam et sur Ève qui était demeurée intacte après l'expulsion du jardin d'Eden et après le Déluge. Ce lien avec la Genèse et le péché des origines est supprimé sauf dans la bénédiction n° 2. En revanche, dans la bénédiction n° 5, il est recommandé aux jeunes époux qu'« ils prennent une part active à la construction d'un monde plus juste et plus fraternel ».

Il y a mieux. Désormais, les futurs mariés sont tenus de remplir un questionnaire qui est une lettre de motivation. Cette lettre, une fois remplie, est remise au curé et va s'enfouir dans les profondeurs des archives diocésaines. Il n'est pas conseillé d'écrire simplement : « parce que nous nous aimons », encore moins « elle a de belles fesses », mais d'invoquer des raisons plus graves : « j'accepte la responsabilité de parent », et de répondre aux questions comme « nous est-il arrivé de prier ensemble ? » « est-ce que j'accepte d'être déçu(e) et décevoir ? ».

Faut-il que l'amour naturel soit ardent pour que les couples se marient encore après avoir rédigé la lettre de motivation. Les Églises orientales ont statué sagement que leur autorité s'arrête à la porte des conjoints. L'esprit clérical brûle de franchir cette porte et d'entrer jusque dans le lit conjugal, pour voir ce qu'on y fait. Ou alors oserait-il poser des questions du genre : « Quel rôle joue selon vous le plaisir sexuel dans la vie d'un couple ? » Le célibat de l'examinateur n'est pas la meilleure école pour discerner ce que doit être le plaisir sexuel conjugal.

Le sacrement de la pénitence, dit, aujourd'hui, de la réconciliation, n'est pas à la mode. La plupart des églises ont mis au rencart le confessionnal. Ce joli meuble de soigneuse menuiserie, ingénieusement conçu pour protéger la pudeur de la pénitente et la chasteté du prêtre, avait deux places, pour deux pénitents. L'officiant maniait dextrement les volets qui permettaient un gain de place et de temps. En revanche, la pénitence, quand elle est encore pratiquée, souvent sur rendez-vous, à la veille des fêtes, par exemple, ne semble pas se réduire à la confession des péchés. Elle semble l'occasion d'un long « entretien spirituel ». Aussi long souvent qu'une séance de psychanalyse classique, si bien que la queue s'allonge des pénitents, si peu nombreux soient-ils, qui attendent patiemment que le prêtre en ait fini. Le rituel final du te absolvo est la conclusion bienvenue de la séance.

Quant à l'extrême onction – ou « sacrement des malades » –, elle est rarement administrée. Il faut la réclamer. Elle est donnée, si l'on peut dire, sur ordonnance. Il faut y penser et l'on y pense rarement.

La liturgie en rond

Le quatrième dérive, et peut-être la plus importante, est la liturgie en rond. Depuis le fond des âges la liturgie prévoyait deux positions pour l'officiant. Quand il s'adressait à l'assemblée, il lui faisait face, et quand il s'adressait à Dieu il lui tournait le dos, et se mettait face à l'autel. Dans la liturgie en rond, toute la messe se déroule face aux fidèles. Cela veut dire que dans la partie le plus sacrée de l'office, celle de l'offertoire et du sacrifice proprement dit, le prêtre doit faire le tour de l'autel de façon que ses gestes et ses prières restent face au public.

Dans le culte synagogal, le rabbin se tient dans l'assemblée et se tourne, avec elle, vers les rouleaux de la Torah. Dans la liturgie de saint Jean Chrysostome, en usage dans les Églises orientales, la partie la plus mystérique de la divine liturgie est carrément cachée aux fidèles et se déroule derrière l'iconostase. En Occident catholique, il y avait l'exception de la messe pontificale : le pape célébrait face aux fidèles. En fait, il célébrait devant le tombeau de saint Pierre, comme aussi les fidèles qui se trouvaient de l'autre côté.

Le changement de position s'est effectué dans toute l'étendue de l'Église catholique en un clin d'œil, bien plus soudainement que le plus rapide des feux de brousse. Il s'est mis en place spontanément sans attendre les instructions des autorités conciliaires, ou pontificales, qui d'ailleurs ne sont jamais venues. Il n'y a jamais eu aucun acte autorisé pour interdire ou pour sanctionner le changement.

Il a pourtant été de grandes conséquences matérielles. Dans les églises, l'autel était au fond du chœur, et l'on ne pouvait en faire le tour. Il se trouvait assez loin de l'assemblée. Dans la nouvelle liturgie, on a dû construire un nouvel autel, le plus souvent une simple table, toutefois garnie des linges liturgiques, sanctifiée par une relique et ornée de chandeliers. L'ancien autel a été laissé en place, contrastant par sa magnificence avec la pauvreté, parfois ostentatoire, du nouveau, et c'est dans son tabernacle que l'on continue de loger les vases sacrés et les hosties consacrées. Les vieilles églises ont ainsi deux autels, l'ancien, désaffecté, et le nouveau. Souvent l'ancien a été démoli, et dans les récents sanctuaires il n'y a plus que le nouveau. Il est avancé de plusieurs mètres en direction de la nef où se trouvent les fidèles.

Regardons maintenant le déroulement de la messe. Les défauts de l'ancienne ont été corrigés. Dans la nouvelle, il y a abondance de lectures qui autrefois manquaient. Elles offrent un passage de l'Ancien Testament. Le psaume. L'épître (ou « La lettre ») de saint Paul. L'évangile. Le Credo. Le canon demeure très semblable à l'ancien. Le Pater. La communion des fidèles. Celle-ci est beaucoup moins impressionnante qu'avant. La « sainte table », qui obligeait à la recevoir à genoux, a été supprimée. Presque toute l'assistance communie. Il fallait autrefois être certain de n'avoir plus dans l'âme un péché mortel. Le cas échéant, ou pour être tout à fait tranquille, il était conseillé de passer par le confessionnal. Il fallait être à jeun depuis le matin. Ce n'est plus obligatoire. Tous communient. C'est celui qui reste sur sa chaise au moment de la communion qui se fait remarquer et non, comme autrefois, celui qui se levait pour y aller.

Ce n'est pas que le moment de la consécration, celui de l'ostension de l'hostie puis du calice ne mobilisent pas la piété des fidèles. Au contraire, il semble qu'elle s'accentue. Dans ma jeunesse, on se contentait d'un enclin au moment de l'élévation. Aujourd'hui les fidèles s'agenouillent et ils sont même agenouillés depuis un moment. Mais ce recueillement, cette attitude d'adoration paraissent en rupture de style avec le reste de la messe. L'acte miraculeux de la consécration est exposé en pleine vue. Le prêtre, quand il communie, casse l'hostie devant tout le monde, ce qui dans la sono fait un craquement assez fort. L'aura qui entoure le mystère est supprimée, alors que tout est fait pour le faire sentir dans l'Église orientale où le mystère est caché, mais dont l'aura paraît presque palpable par le secret même dont le mystère s'entoure.

Que regarde le prêtre dans ce moment solennel ? Le public. Oui, sans doute puisque le pape Benoît XVI a exigé qu'une croix soit dressée sur l'autel même, afin que le prêtre soit contraint d'y fixer son regard. En fait, ladite croix, de taille modeste, ne fait que gêner la vue et obliger à incliner la tête à droite ou à gauche pour continuer de voir les actions du célébrant. Ce sont elles en effet qui font le véritable spectacle. Il est beau de voir que, malgré tout, la ferveur des fidèles reste brûlante aux moments essentiels de la messe. C'est le mystère de la Foi qui se manifeste.

Voici peut-être le plus fort contraste entre l'ancienne messe de Pie V et la nouvelle. C'est, dans la seconde, la prédominance du discours et de l'enseignement. Le sermon tient maintenant une place considérable. Auparavant la longueur type du sermon était de huit minutes. Soit deux pages. Il s'allonge de plus en plus, vingt, trente minutes, presque la moitié de la messe. Il devient une conférence. Quand il n'est pas bon, il est un supplice. Les lectures s'ajoutant au sermon, la messe est un flot de paroles. Les silences auxquels oblige le moment canonique permettent heureusement le recueillement souhaitable.

Un autre aspect du contraste est la personnalisation du prêtre. Quand il tournait le dos et vaquait au déroulement de la messe, le prêtre pouvait être n'importe qui, on ne le remarquait pas. Je me souviens d'être entré par hasard avec mon ami Jean Brun, protestant, dans une église de Dijon. Il n'y avait personne, seulement un petit prêtre auprès de l'autel. Dans le plus complet silence, sauf la récitation à voix basse du prêtre, une sorte de majesté rayonnait, non certes de sa personnalité très humble, mais de sa foi, qui était, si l'on peut dire, luminescente.

Le mot hébreu cohen est traduit dans les bibles Segond par le mot sacrificateur. L'emploi de ce mot n'est pas très facile en français, c'est pourquoi dans toutes les bibles catholiques, cohen est traduit par prêtre. Mais il faut se souvenir du sens initial : le prêtre est celui qui opère le sacrifice, en l'occurrence le sacrifice de la messe.

Dans la messe moderne, le prêtre joue un double rôle.

Il est un président ou pour prendre le langage de la télévision un animateur ou un présentateur. C'est pourquoi sa personnalité est importante. Il est l'objet d'un examen continu de la part des fidèles. Les fidèles ne se fixent pas à leur paroisse. Ils vont d'église en église pour retrouver le curé qui leur plaît. À Paris il y a des églises vides et d'autres remplies, comme il y a des théâtres où il n'y a personne et d'autres qui jouent à guichet fermé. Du curé on attend la bonne tenue du sanctuaire, l'autorité naturelle, l'organisation impeccable de l'office, la qualité du sermon, le zèle dans la gestion des œuvres extérieures. La paroisse est ainsi une petite entreprise qui, en dehors du sanctuaire, gère les mouvements de jeunesse, les œuvres caritatives, les cours de Bible et de théologie pour adultes, car encore une fois depuis le Concile l'Église s'efforce d'enseigner les fidèles dont elle a mesuré l'ignorance. Être curé est un métier à temps plein.

Et puis, au milieu de la messe, mais sans davantage tourner le dos aux fidèles, le prêtre redevient un sacrificateur. Le changement est radical. Le voici qui monte à l'autel et célèbre l'office canonique, offertoire, consécration, offrande du sacrifice, Pater, communion des fidèles. Il prononce alors des prières solennelles, de facture auguste, malgré les coups de rabot des traductions modernes, et d'une grandeur incomparable. Le prêtre semble appartenir à un autre monde. La rupture entre les deux rôles fait que celui du prêtre-sacrificateur, enveloppé d'un silence que ne trouble pas sa prière, est diminué et celui du prêtre-présentateur ou animateur public de la communauté est augmenté

Je connais une église où le curé est à juste titre très fier du chœur savant qu'il a réussi à constituer. Les chants sont superbes. Mais, comme le curé est seul à dire la messe, il doit aussi diriger le chœur et cela l'oblige sans cesse à courir au four et au moulin, au détriment de la ferveur dans l'office et finalement de la qualité de la musique.

Dégâts

Le résultat le plus clair de ce disparate est l'évanouissement de la beauté. Dans la littérature du xixe siècle, on lit souvent qu'un personnage du dernier mécréant est frappé et parfois subjugué à Rome, dans tel monastère ou même à Paris, par la splendeur de l'office, la majesté des gestes, la grandeur des hymnes. Je ne vois plus de tels témoignages, et je me demande où il faudrait les chercher. J'hésite à l'avouer : il m'est arrivé d'être plus ému dans une église de Moscou dont le pope au visage patibulaire gardait la trace des pires compromissions, mais où cependant trois femmes dans un coin chantaient sans faire d'effort, que dans Saint-Pierre où un chœur nombreux dirigé avec art remplissait la nef. Pourquoi les deux heures de l'eucharistie orientale (particulièrement gréco-catholique) m'ennuient moins que l'heure d'une messe française expédiée ? C'est que dans celle-ci la beauté du sacré est évacuée.

Aussi le temple lui-même est-il facilement sécularisé. Autrefois le narthex était un espace séparé de la nef, réservée aux croyants qui n'étaient pas encore dignes d'être admis aux saints mystères de la messe. Aujourd'hui le bâtiment, sans espace réservé, sert de salle de réunion, pour qu'on écoute de la musique, ou des conférences. Dernièrement des musulmans y étaient invités à exposer leur religion. Personne n'a crié au sacrilège.

Ainsi le baptême a-t-il été remplacé par le sens du baptême, le mariage par le sens du mariage, la pénitence par le sens de la réconciliation, le sacrifice de la messe par un mur de paroles qui le masque à 80 %. Le rite est encore présent, mais on sent que l'on pourrait s'en passer. Ce qui a disparu, c'est finalement Dieu. Le dieu omniprésent des religions naturelles, celui d'Hésiode, fait qu'il n'est pas séant d'uriner dans l'embouchure d'une rivière parce que ce n'est pas bien. Le Dieu des Juifs et des Chrétiens n'était pas moins omniprésent. La foi du charbonnier n'était pas éclairée, mais Dieu était, comme dans le monde antique, tout proche, à le toucher, à le respirer. La liturgie en rond repousse Dieu en dehors de la limite ; en revanche elle enferme le fidèle dans le rond où il sera indéfiniment enseigné sur le sens de Dieu, sur sa notion. Dieu est déréalisé. C'est ainsi que l'apologie débouche sur un athéisme inconscient de lui-même. À la place de Dieu, une idole est offerte à l'adoration, qui porte le nom de Dieu, qui a toute ses propriétés, et qui n'est pas Dieu. Il n'est pas à craindre, parce qu'il est très gentil. Le païen, tout comme le charbonnier qui constitue depuis toujours et sans progrès historique notable la quasi-totalité du peuple chrétien, au moins craignait Dieu, parce qu'il le sentait obscurément tout proche et cette crainte était le commencement de la sagesse. Dans la représentation moderne, on s'acharne à réduire et même à anéantir la crainte de Dieu.

Deux forces

Dans les dérives que je viens de décrire, je vois l'œuvre de deux forces puissantes.

L'une est aussi ancienne que le christianisme. La mission. Allez et portez l'Évangile à toutes les nations. Les méthodes qu'emploie l'Église postconciliaire sortent tout droit, modernisées, du Concile de Trente. La vaste crise qui commence au xive siècle et qui aboutit à l'explosion de l'Église et à la rupture protestante avait été contenue par l'énorme effort de la Réforme catholique, le travail des Jésuites, l'installation des séminaires, des catéchismes, des écoles, etc. Or cet effort, au milieu du xxe siècle, semblait épuisé. Le monde avait changé, les États s'étaient séparés de l'Église, la pensée vivante n'était plus chrétienne, les institutions catholiques s'étaient ossifiées. On comprend les espoirs qu'a suscités Vatican II, l'enthousiasme qui a saisi le monde des clercs. L'aggiornamento, les nouveaux textes, les changements liturgiques allaient réveiller la mission. Trente allait recommencer sur de nouvelles bases, avec un élan nouveau.

La seconde force est le cléricalisme. Je ne vois pas comment il aurait pu être évité. La mission est naturellement l'affaire des clercs. Qu'elle échoue, leur dignité est celle du martyre. Qu'elle réussisse, les clercs entrent en possession d'un pouvoir. On ne peut mettre en doute la bonne volonté des clercs qui ont spontanément, instantanément imposé la « liturgie en rond ». Leur but était de constituer une communauté. Au lieu de l'ancienne messe qui séparait le prêtre des fidèles, par la langue latine, par sa position dans le sanctuaire, il y aurait, dans la nouvelle messe, une table ronde, comme à la sainte Cène, les apôtres autour du Christ. La parole serait partagée, comme sont partagées les espèces consacrées. Les clercs, recyclés dans la théologie, et plus récemment dans « les sciences humaines », feraient participer les fidèles à leur savoir et les arracheraient à l'ignorance crasse de leur religion. Les rites dont le sens était obscur et, pour la plupart, perdu seraient déchiffrés et expliqués. Les rites étaient comme les os desséchés d'Ézéchiel, leur déchiffrement leur rendrait une chair, la chair intellectuelle dont les clercs de cette génération étaient imbus. Dans la communauté, les clercs président, guident, commandent. Ils y gagnent une auctoritas qui est une compensation aux sacrifices consentis.

Repentirs

J'ai exagéré et j'en suis bien conscient. Je sais que dans les nouvelles mœurs de l'Église beaucoup de chrétiens se sentent à l'aise. Ils ont raison, Dieu est avec eux. Ils manifestent leur piété et leur foi dans le nouveau cadre.

Cependant 94 % des Français étaient baptisés en 1960. Ils ne sont plus qu'un tiers aujourd'hui. La messe dominicale est suivie par 3 % des catholiques. Dans la tranche d'âge entre 10 et 50 ans, il y a plus de musulmans que de chrétiens. Les clercs connaissent ces chiffres et leur angoisse explique ce que j'ai décrit. Car toutes les dérives citées sont autant de tentatives pour arrêter l'hémorragie. Elles l'ont peut-être aggravée, mais que faire ? Le nombre des clercs diminue, mais pas plus proportionnellement que le reste du troupeau. Mon inquiétude est la leur. Elle explique, mais n'excuse pas, mes exagérations, mes approximations, mes erreurs. Que le Ciel et vous mes frères me pardonnent.