Les responsabilités de la guerre de 1914 et Alfred Fabre-Luce

Georges-Henri Soutou

N° 162 Été 2018

Article


L'année 2018 va s'achever, et il faut insister sur la seule grande commémoration qui compte, celle qui porte sur l'événement qui fonde, de 1914 à 1918, le xx e siècle et qui en entraîne tous les malheurs. Nous y contribuons avec ce texte que nous a confié Georges-Henri Soutou. Disons d'abord son origine. Bernard de Fallois voulait rééditer les principales œuvres d'Alfred Fabre-Luce (1899-1983), d'abord La Victoire paru en 1924, puis tous les Journaux, commencés en 1927 et poursuivis jusqu'à la mort de l'auteur, qui offrent un tableau saisissant et personnel de tout le siècle. Fallois ne mènera à bien que la première partie de son projet. En 2017, sous le titre Comment naquit la guerre de 1914, il a publié un ouvrage de 378 pages qui regroupe les chapitres de La Victoire qui concernent les origines de la guerre de 14 et les autres textes de Fabre-Luce sur ce sujet. Il a demandé à Georges-Henri Soutou de le préfacer, pour qu'un grand historien des relations internationales, le successeur à la Sorbonne de Renouvin et de Duroselle, examine le livre de Fabre-Luce à la lumière des travaux qui s'étaient accumulés sur les origines de la première grande guerre. Soutou lui remit sa préface, vous allez la lire, mais ce que vous lirez diffère du texte en tête du volume publié par les éditions de Fallois. Notre texte, si j'ose dire, est plus savant, il donne toutes les références nécessaires aux documents et aux travaux historiques. Ceux qui ont connu Fallois savent que les publications de style universitaire n'étaient pas tout à fait son genre. Il les respectait mais il voulait avant tout ne pas effrayer le public par l'abondance des références. Admettons donc qu'il existe deux catégories de lecteurs, ceux qui veulent toujours plus de précisions et ceux qui veulent aller à l'essentiel. Fallois m'a dit : si Soutou en est d'accord, je publierai la version allégé de sa préface et vous publierez dans Commentaire la version complète. Nous sommes tous les trois tombés d'accord et je me suis dit que les lecteurs de Commentaire souhaitaient à la fois aller à l'essentiel et connaître toutes les pièces du dossier. Voici donc le texte complet de Georges-Henri Soutou. De quoi s'agit-il ? La Grande Guerre hanta Alfred Fabre-Luce toute sa vie. Il avait quatorze ans à la déclaration de guerre et il vit disparaître une partie des générations de jeunes gens qui précédaient la sienne. Aussi il consacra à cette guerre, à ses causes et à ses conséquences, une partie importante de son œuvre historique : d'abord, en 1924, La Victoire (Gallimard), qui connut un grand retentissement en France et à l'étranger, ensuite toute une partie d'un autre livre publié en 1967, L'Histoire démaquillée (Laffont) et enfin une partie d'un de ses derniers livres : Douze Journées décisives, en 1981 (Julliard). La Victoire indigna Maurras, Poincaré et beaucoup d'autres, pour une raison simple. La guerre avait provoqué tant de morts et tant de morts parmi les jeunes Français que ceux qui, pour des raisons peut-être légitimes et sans doute sincères, avaient soit applaudi à son déclenchement, soit l'avaient souhaitée, soit encore l'avaient favorisée, étaient pétrifiés à l'idée qu'on puisse penser que la politique française pourrait avoir la moindre responsabilité dans les causes de la guerre. On comprend que la France se soit divisée sur cette question. On comprend aussi le choc immense que provoqua le livre de Fabre-Luce. Son obsession était de retrouver les causes et de mettre au jour les responsabilités dans ce qui fut à ses yeux la catastrophe européenne. Il le fit sans oublier la partie française du dossier, ce qui lui valut des critiques et des outrages. Mais, comme le dit Georges-Henri Soutou : « il estimait de son devoir de transmettre au public les résultats de l'élaboration progressive de ses réflexions, au fil des révélations des témoins, de l'ouverture des archives et du dévoilement des falsifications de documents auxquelles les gouvernements s'étaient livrés, ainsi que des mensonges qu'avaient semés les propagandes. La lucidité et la sincérité sur les événements de 1914-1918 étaient à ses yeux indispensables pour mettre un terme à ce qu'il a appelé “l'abdication de l'Europe”. Et l'on verra que les historiens actuels ont confirmé ses principales conclusions. » Ce qui mérite aussi d'être reconnu c'est qu'il tira ces conclusions à l'âge de 25 ans et que, bien avant tous les autres, il a dit et écrit cette formule très juste : « L'Allemagne et l'Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible ; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient certaine. »

J.-C. C.

La Grande Guerre poursuivit Alfred Fabre-Luce toute sa vie, comme beaucoup de ses contemporains, et il lui consacra une partie importante de ses réflexions d'essayiste : un livre en 1924, La Victoire, republié en 1932, toute une partie de son livre de 1967, L'Histoire démaquillée, et deux chapitres...

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