Les extravagances des programmes électoraux

Jean-François Revel

N° 143 Automne 2013

Citation


Source: Jean-François Revel, Mémoires. Le voleur dans la maison vide, Plon, 1997, p. 369.


Ambroise Roux raconta plus tard que, posant à François Mitterrand, durant ce déjeuner, plusieurs questions sur des articles du Programme commun de la gauche qui lui paraissaient « extravagantes », il s'aperçut que le chef socialiste ignorait le contenu dudit programme. J'avais fait la même découverte en décembre 1972, par hasard également chez Laurence et Pierre Soudet, qui avaient bien voulu organiser chez eux le dîner destiné à préparer mon entretien avec Mitterrand pour L'Express. Pierre Soudet, mon camarade de khâgne, puis d'École normale, s'était orienté ensuite vers l'École nationale d'administration, puis la haute fonction publique. Je l'avais retrouvé pendant les années soixante, au cours de rencontres chez Mitterrand, qu'il avait connu grâce à sa femme, une égérie de la gauche. Le propos d'Ambroise Roux révèle qu'entre 1973 et 1977, Mitterrand n'avait toujours pas pris le temps de lire ce Programme commun, bien qu'il l'eût cosigné, ni de s'enquérir des objections élevées contre ce texte par les économistes et les entrepreneurs, tant était inébranlable son indifférence aux idées. Ses mimiques de cabotin politique ne s'étaient pas non plus modifiées. Ambroise Roux lui ayant cité quelques absurdités du funeste programme, Mitterrand foudroie un Soudet penaud (il en avait été l'un des rédacteurs) et lui demande : « Est-ce vrai ? On a écrit de telles conneries dans le Programme commun ? » L'interrogation et l'aveu d'ignorance équivalaient à rejeter les « conneries » sur ses collaborateurs. De même, en 1972, je m'étais gaussé d'un article du Programme qui attribuait la pollution de l'environnement au seul système capitaliste et j'avais rappelé à Mitterrand ce fait notoire que la pollution était mille fois pire dans les pays communistes. Il partagea ma gaieté jusqu'au fou rire et, m'arrachant le livre des mains pour bien vérifier le passage, il s'écria : « Non ? Pas possible ? Ils ont écrit cette ânerie ? » « Ils »… Toujours les autres. L'autocrate irresponsable que Mitterrand deviendrait durant ses deux présidences se peignait là déjà tout entier.

Notes:


[1] Pour une analyse plus complète, voir F. Haegel, Les Droites en fusion. Transformations de l’UMP, Presses de Sciences Po, 2012.
[2] Les Échos, 19 novembre 2002.
[3] Sondage IFOP-Le Journal du dimanche, 19 août 2012.
L'Islam et son rapport au monde

L'Islam et ses attraits

Essai sur l'Islam et son rapport à la civilisation occidentale par Alain Besançon