Laïcité à la française et l'islam de France

Jean-Éric Schoettl

N° 175 Automne 2021

Article


Laïcité à la française, islam de France : deux concepts dont on voit bien que la rencontre est cruciale pour le devenir de la société française. Détonnante dans le moment historique que nous traversons, cette rencontre peut s'apaiser à terme si certaines conditions sont réunies.

 

J.-É. S.

Laïcité à la française

La laïcité a, en France, une dimension culturelle, coutumière, qui en fait un principe d'organisation, allant au-delà des prescriptions de la loi de Séparation du 9 décembre 1905 (qui n'emploie d'ailleurs pas le terme de laïcité).

Cette dimension coutumière est incomplètement étayée par le droit. En matière de laïcité, l'usage n'avait pas besoin du renfort de la norme jusqu'à il y a une quarantaine d'années. En revanche, compte tenu de l'évolution de la société française, l'habitus laïque appelle aujourd'hui le droit à la rescousse.

La dimension coutumière du principe de laïcité, ce qu'il est convenu d'appeler la « laïcité à la française », est en effet remise en cause, depuis une quarantaine d'années, par la combinaison de deux phénomènes.

Le premier phénomène tient à l'évolution de notre conception des droits fondamentaux qui place les libertés personnelles, y compris religieuses, au-dessus des exigences collectives, au point de rendre très difficile (comme on a vu après l'avis de 1989 du Conseil d'État dans l'affaire de Creil) la pédagogie inhérente à une règle commune ferme, lisible et assumée.

Le second phénomène est la montée en puissance sur notre territoire d'une religion – l'islam – dont les obligations rituelles imprègnent et rythment la vie quotidienne avec une grande visibilité, qui a reçu le mandat divin de régir la Cité et dont un certain nombre d'adeptes résidant en France, une minorité certes, mais une minorité significative, campant dans l'entre-soi des cités, ignore ou récuse le pacte tacitement scellé entre les croyants et l'État au lendemain de la loi de Séparation.

Pour mieux faire ressortir la différence entre la laïcité comme norme juridique et la laïcité comme norme comportementale, il faut tout d'abord résumer ce qu'est la première en France.

Le principe de laïcité, dans sa dimension juridique, trouve sa source dans l'article 1er de la Constitution de 1958 et dans la loi de Séparation du 9 décembre 1905.

Dans son article 1er, la Constitution dispose que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », faisant ainsi de la laïcité un attribut essentiel de la République française.

La laïcité, au sens juridique, proclame trois libertés et circonscrit trois espaces.

Trois libertés : liberté de conscience, liberté de culte et, « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi » (article X de la Déclaration de 1789), liberté d'expression des opinions et convictions de toute nature. Trois espaces : l'espace privé de chacun que prolongent le foyer et les lieux liés au culte, dans lesquels l'État ne saurait s'immiscer ; l'espace ouvert à la circulation publique, dans lequel, sous réserve du respect de l'ordre public, peuvent librement s'exprimer divers intérêts (individuels, religieux, politiques, syndicaux) ; enfin, les espaces d'intérêt général (tels les services publics) qui, devant être neutres, peuvent ou doivent (selon les cas) limiter l'expression publique des convictions.

Le principe de laïcité impose une obligation de neutralité aux personnes publiques (et aux personnes privées chargées d'une mission de service public).

Les institutions et collectivités publiques, ainsi que tous leurs agents, doivent, à travers les règles qu'ils édictent, les crédits qu'ils manient, les procédures qu'ils mettent en œuvre, les comportements qu'ils adoptent, s'abstenir de tenir compte des croyances et origines des particuliers et usagers, de quelque nature qu'elles soient. Ils ont à l'égard des croyances et des origines un devoir d'indifférence.

Le principe de laïcité fait également obstacle à ce que les particuliers se prévalent de leurs croyances religieuses pour s'exonérer de la règle commune régissant les relations d'une collectivité publique avec ses usagers ou administrés (voir la décision du 19 novembre 2004 du Conseil constitutionnel sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe).

Le caractère laïque de la République ferme la voie à tout projet concordataire et s'oppose à ce que soit transposée à la sphère publique française la pratique canadienne des « accommodements raisonnables ».

La nature d'une activité privée peut également justifier une obligation de neutralité, comme le montre le dénouement judiciaire de l'affaire Baby-Loup (Cour cass., 25 juin 2014). La prohibition du voile faite au personnel de cette association a été finalement jugée légale par la Cour de cassation eu égard au caractère très ouvert de la crèche aux familles d'un quartier marqué par une grande diversité ethnique et religieuse. L'article L. 1321-2-1 du Code du travail (issu de la loi El Khomri) dispose pour sa part que :

Le règlement intérieur peut contenir des dispositions inscrivant le principe de neutralité et restreignant la manifestation des convictions des salariés, si ces restrictions sont justifiées par l'exercice d'autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l'entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché.

La discrétion

Toutefois, ce noyau juridique, si dense soit-il, n'épuise pas la notion de laïcité telle que l'ont entérinée nos mœurs. Je veux parler des disciplines collectives qui se sont cristallisées en France depuis le début du xxe siècle autour de cette notion. Ces disciplines tiennent en une consigne, opportunément rappelée par Jean-Pierre Chevènement en accédant à la présidence de la Fondation de l'islam français : la discrétion.

Quelle discrétion ? Celle de l'appartenance religieuse dans l'espace public et dans les lieux ouverts au public (autres que les lieux consacrés à la pratique religieuse).

Un modus vivendi s'est enraciné autour de l'idée que la religion se situe dans la sphère privée et dans les lieux de culte et qu'elle ne doit « déborder » dans l'espace public que dans de strictes limites (aumôneries, processions traditionnelles, sonneries de cloches selon un horaire et une intensité encadrés, crucifix de nos carrefours et de nos cimetières, musées et expositions…).

La laïcité est devenue, sur le plan coutumier, un principe d'organisation permettant de « faire société » en mettant en avant ce qui réunit plutôt que ce qui sépare.

Ce principe d'organisation a une dimension philosophique et pédagogique en lien étroit avec chaque item de la devise de la République.

Le lien avec la liberté, c'est la construction de l'autonomie de la personne et de l'esprit critique, tout particulièrement à l'école, grâce à la transmission de connaissances dégagées des croyances, grâce à la mise à distance des assignations identitaires, grâce au « droit d'être différent de sa différence ».

Le lien avec l'égalité, c'est la commune appartenance à la nation et le partage de la citoyenneté, de ses droits et de ses devoirs. Enfin, le lien avec la fraternité, c'est ce souci d'autrui qui me conduit à privilégier ce qui nous rassemble et à mettre en sourdine ce qui pourrait nous opposer ou même simplement l'incommoder. On peut voir dans ce lien avec la fraternité l'expression d'une courtoisie républicaine.

Principe d'organisation, principe philosophique, principe pédagogique, la laïcité a permis de bâtir un « nous national » en brassant et non en segmentant, en valorisant tout un chacun comme citoyen et non comme membre d'une communauté, en refusant les ségrégations que connaissent les sociétés organisées sur une base ethnicoreligieuse.

Il est donc bien vrai que la laïcité, telle que nous l'avons pratiquée et intériorisée en France, au-delà même des implications juridiques stricto sensu de la loi de Séparation, conduit la religion à résider dans le for intérieur, dans la sphère privée et dans les lieux de culte ou leurs dépendances, plutôt qu'à s'exprimer dans l'espace public et moins encore dans les services publics.

La laïcité n'est pas antireligieuse

Pour autant, est-il besoin de rappeler que l'État laïque, s'il est areligieux, n'est pas antireligieux ? Qu'il trouve d'ailleurs sa source première dans le précepte évangélique selon lequel « Tu rendras à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu » ?

Que les laïques réputés intransigeants, tels que ceux qui sont représentés au Conseil des sages de la laïcité (placé auprès du ministre de l'Éducation), n'ont jamais rêvé de remplacer la chaleur des fois religieuses par un catéchisme républicain glacé comme un texte réglementaire ? Que, pour nombre d'entre eux, ils ont des convictions religieuses ou du moins, comme l'abbé Grégoire ou Ernest Renan, restent attachés, culturellement ou affectivement, à des traditions religieuses ?

En revanche, le marquage religieux de l'espace public ne peut que prendre à rebrousse-poil une culture laïque qui présuppose une nation commune, avec ses valeurs, ses codes, sa mémoire en héritage indivis et ses affections partagées. Et qui, à l'école, dans la Cité, dans les relations professionnelles, privilégie ce commun sur les particularités natives.

À cet égard, l'offre de repas halal dans une cantine administrative ou d'entreprise creuse un fossé qui va à l'encontre de notre idéal laïque de convivialité. Elle ne pousse pas à faire table commune : l'affirmation religieuse dans le monde profane empêche la communion temporelle.

Pétrie de discrétion par rapport aux croyances et aux origines, la culture laïque a longtemps été conçue – et vécue - comme la clé de l'intégration des nouveaux venus dans la nation française. La France disait aux arrivants : ce sont vos mérites et vos talents qui m'intéressent, votre personne et non votre provenance. Et les nouveaux venus avaient à cœur de gommer les aspérités de celle-ci (notamment par la pratique volontariste du français en famille et par le choix des prénoms de leurs enfants), car, ce faisant, ils se sentaient libérés des enfermements communautaires auxquels les vouaient leurs sociétés d'origine et promus à la dignité d'individus autonomes. Je renvoie à cet égard aux témoignages de tant de nos compatriotes, enfants de l'immigration. Comme l'explique Raphaël Doan dans un récent ouvrage (Le Rêve de l'assimilation), la notion d'assimilation, inséparable de la laïcité à la française, et dans laquelle se reconnaissent quatre Français sur cinq, repose sur l'idée d'une culture commune et de principes non négociables.

La remise en question

Or cette culture laïque, vécue comme libératrice par des générations entières d'immigrants, est désormais regardée, par toute une mouvance progressiste multiculturaliste, indigéniste, au mieux comme une entrave au « vivre-ensemble », au pire comme une rémanence coloniale. Tout un courant révisionniste (y compris chez les juristes, au sein des institutions étatiques, des syndicats, des organismes intervenant dans le domaine de l'action sociale, du sport et de la jeunesse, ainsi que dans les milieux académiques et dans les fédérations de parents d'élèves) voudrait – au nom de l'accueil de l'Autre, de la liberté d'expression des convictions et de la lutte contre les discriminations – faire oublier l'existence séculaire de cette culture laïque. Est ainsi remis en cause un habitus fondé sur la mise entre parenthèses des appartenances religieuses et communautaires dans les lieux de rencontre et de travail.

Comme Raphaël Doan, je crois le modèle multiculturel faussement tolérant et faussement libéral : il se borne apparemment à laisser chacun libre d'exprimer son identité et ses appartenances, mais, en réalité, il supprime tout frein à la contrainte exercée par les groupes minoritaires sur leurs membres ; il se dit ennemi des frontières, mais il réinstalle dans les têtes des frontières ethnoreligieuses ; il prêche apparemment l'ouverture, mais il empêche les brassages permis par l'idéal assimilateur, notamment en termes de mixité des familles, de panachage des origines, de métissage des quartiers, etc.

L'engrenage de l'essentialisation, inhérent au multiculturalisme, piège l'individu dans ses particularités natives. Il tribalise la société. En congédiant le commun, il livre l'individu aux communautés. La société devient un patchwork, dont le chatoiement polychrome est sans doute plaisant à contempler de l'extérieur, mais un patchwork dans lequel chacun, comme l'explique Catherine Kintzler, est captif du bout de tissu auquel il se trouve cousu (par son origine ethnique, sa religion, son sexe ou son orientation sexuelle).

Le néo-progressisme combat la culture laïque ou, plus subtilement, la vide de son énergie et de ses exigences en la déconstruisant. Notamment en réinventant le passé : on nous explique ainsi que la laïcité n'a jamais signifié le pacte de discrétion. Que, sur le plan coutumier, la laïcité ait été vécue jusqu'ici en France comme un pacte de discrétion est pourtant une évidence historique et la grande majorité de nos concitoyens ne s'y trompe pas. Contre l'évidence historique, contre le sentiment populaire, ce courant révisionniste voudrait aujourd'hui faire comme si ce pacte de discrétion n'avait jamais existé.

Si l'extrême gauche « décoloniale » voit dans la laïcité une ruse de l'islamophobie, le pavillon de complaisance d'un « racisme systémique », la remise en cause de la laïcité à la française se fait principalement de façon subreptice. Elle prend la forme moins d'une contestation frontale que d'une édulcoration sournoise. Rendent compte de cet affadissement les adjectifs dont le mot laïcité se voit désormais affublé : ouverte, inclusive, positive. Le principe de laïcité est aujourd'hui très invoqué rhétoriquement, mais il est aussi très « flouté » sémantiquement, y compris par des instances officielles. Il devient, comme dit justement Marlène Schiappa, un « mot valise ».

Ce « floutage » fait souvent de la laïcité un simple corollaire du principe de non-discrimination. On en arrive ainsi à inverser les interdictions découlant de la coutume laïque : ne devrait plus être prohibée l'ostentation religieuse à l'école ; devrait en revanche être interdite l'offense faite aux croyances, car les croyances sont consubstantielles à la personnalité des croyants et, par conséquent, l'outrage à une croyance est une injure à la personne des croyants.

Dans les pratiques administratives, le floutage du principe de laïcité va jusqu'au contresens suivant (qui aurait sidéré les républicains du début du xxe siècle) : le respect de la liberté religieuse devrait conduire les collectivités publiques non seulement à admettre, mais encore à accueillir positivement, voire à favoriser, la manifestation publique des croyances et à en tirer toutes les conséquences pratiques exigées par chaque dogme. Il appartiendrait par exemple à une commune, au nom du vivre-ensemble et de la non-discrimination, de fournir des repas halal et d'organiser le ramadan à la cantine scolaire. Ce qui, soit dit en passant, conduit à séparer publiquement, voire à ficher, musulmans, mauvais musulmans (les seconds se trouvant ainsi désignés à la réprobation des premiers) et mécréants. Et tout cela au nom d'une « laïcité inclusive » qui n'est jamais que la laïcité historique retournée comme un gant.

La vérité historique est inverse. La vérité historique, aujourd'hui malmenée par les idiots utiles ou par les compagnons de route de l'islam politique, c'est qu'un pacte de non-ostentation s'est tacitement noué en France au travers du concept de laïcité.

Il a permis d'enterrer la hache de guerre entre l'Église catholique et l'État. Il a garanti la cohabitation paisible de la croyance et de l'incroyance. Il a autorisé agnostiques et fidèles de diverses religions à partager leur commune citoyenneté dans une respectueuse retenue mutuelle. Chacun y a trouvé son compte.

Dans mon enfance parisienne, au lycée Carnot (au début des années 1960), nous enlevions et dissimulions nos médailles religieuses lors des classes de gymnastique, car nous avions intériorisé le pacte de discrétion. C'était, ressentions-nous, une question de courtoisie envers nos petits camarades qui étaient peut-être incroyants ou d'une autre religion. Nous ignorions d'ailleurs le plus souvent ces appartenances et ne cherchions pas à les connaître, alors qu'elles sont aujourd'hui souvent revendiquées dans les collèges et lycées de certains quartiers, chaque élève s'y voyant malheureusement parqué par ses petits camarades dans un compartiment ethnicoreligieux.

Le point névralgique

Nous touchons ici au point névralgique de nos débats nationaux sur l'identité, la nation, la mémoire et l'immigration : ce qui, pour nous, attachés à la culture laïque traditionnelle, est la solution (une solution que nous tenons pour non caduque et même pour particulièrement adaptée aux nécessités de notre temps) est présenté par nos adversaires comme le problème.

Alors : problème ou solution, le pacte de discrétion ? Il faut choisir. S'il y a un domaine où le « en même temps » est inopérant, c'est bien celui-là. Or les pouvoirs publics (y compris l'exécutif actuel) n'osent pas opter franchement pour l'une ou l'autre thèse. Sous prétexte d'équilibre, la ligne officielle est schizophrénique. La preuve par les propos du chef de l'État qui tantôt fustige éloquemment le séparatisme, tantôt estime que la notion d'assimilation devrait être rayée du Code civil…

Au-delà de la séparation des Églises et de l'État dans l'ordre juridico-politique, la laïcité à la française sépare le spirituel du temporel dans l'ordre coutumier des rapports sociaux. Cette séparation fonde un ordre symbolique que nous devons assumer et que les pouvoirs publics doivent réapprendre à faire respecter.

Le président de la République est parfois sur la bonne piste. Il a ainsi utilisé une belle formule pour caractériser la laïcité à la française : « Laisser à la porte les représentations spirituelles de chacun, pour définir un projet temporel commun. » Pour sa part, le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a justement souligné que le respect de la croyance de l'autre c'était aussi le droit de ne pas avoir à subir, dans la Cité, dans l'espace public, la manifestation tapageuse des croyances d'autrui.

Islam en France et islam de France

Liée au triomphe des Lumières, à la sécularisation des institutions, à la déchristianisation de la société, à l'avènement du matérialisme et du consumérisme, la propension de la société française à la discrétion religieuse dans l'espace public est prise à rebrousse-poil par l'installation récente, dans le paysage français, d'un islam rigoriste et voyant.

Sans même évoquer les dérives djihadistes, la dimension coutumière du principe de laïcité est mise à rude épreuve par la prolifération des foulards islamiques ou par les prières de rue. La pression prosélyte que produit la manifestation publique des croyances déchire le « pacte de discrétion ». Elle est en lien direct avec une culture religieuse dont, consciemment ou inconsciemment, toute une partie oppose à nos usages nationaux son ordre symbolique.

Une partie de cet islam « en France » est importée du Golfe ou d'origine frériste. Salafisme, frérisme et autres mouvances radicales ne touchent certes qu'une minorité des musulmans de France. Toutefois, comme le montrent diverses enquêtes concordantes (Institut Montaigne, Fondation Jean Jaurès, sondage IFOP commandité en mars 2021 par la LICRA), cette minorité n'est pas « insignifiante » et devient même une majorité chez les jeunes issus de l'immigration. En témoignent, au sein de l'éducation nationale, les signalements parvenant aux référents « valeurs de la République » et au Conseil des sages de la laïcité. L'illustre aussi une actualité récurrente souvent inadmissible (comme dans l'affaire Mila) et parfois dramatique (comme dans l'affaire Paty).

Il ne s'agit pas de l'islam, mais de sa forme radicale, obscurantiste et conquérante : l'islamisme. C'est un phénomène planétaire dont notre pays ressent logiquement le contrecoup compte tenu de l'importance de sa population originaire de pays musulmans. N'en cherchons pas la cause dans l'urbanisme ou les mauvais regards. Il est vrai que sa forte emprise chez les jeunes peut être exacerbée par la marginalité et la délinquance.

L'emprise islamiste trouve aussi de puissants appuis chez les kafirs. Comment ne pas voir en effet qu'elle est soutenue par l'activisme décolonial ? Qu'elle est secondée par un gauchisme qui, ayant troqué la lutte des classes contre la guerre des races et des religions, voit dans les musulmans un prolétariat de substitution et dans l'islamiste radical la nouvelle figure de l'avant-garde révolutionnaire ? Qu'elle bénéficie enfin de la molle complaisance de tous ceux qui, par lâcheté, par culpabilité ou par crainte d'être taxés d'islamophobie, sont prêts à déférer aux injonctions des intégristes ?

La déchirure du pacte de discrétion suscite le haut-le-cœur que provoque toujours un attentat contre les mœurs, surtout sur fond d'attentats tout court.

Difficultés juridiques

Nous attendons alors du législateur (ou de l'arrêté du maire ou du règlement intérieur de l'entreprise) qu'il donne force normative aux codes comportementaux malmenés. Mais c'est problématique dans le cadre juridique actuel, dans ce que nous appelons l'État de droit. Si consensuels qu'ils aient pu être jusqu'ici, nos us et coutumes laïques, et plus généralement notre ordre symbolique, ne pourraient en effet se traduire dans le droit positif sans que cette traduction ne soit regardée par les juridictions gardiennes des droits et libertés (garantis par la Constitution, par le droit européen et par les traités relatifs aux droits fondamentaux) comme des « ingérences » dans les droits et libertés des personnes.

Et l'adéquation, la nécessité et la proportionnalité de ces ingérences (ce qu'on appelle le « triple test » dans le jargon jurisprudentiel) seraient alors fortement questionnées. Les prohibitions auxquelles on pense (qui viseraient par exemple le port de certains vêtements, l'interruption du travail pour prier, le refus de serrer la main d'une personne du sexe opposé…) ne seraient en effet jugées adéquates, nécessaires et proportionnées que dans des circonstances particulières (impératifs d'hygiène ou de sécurité, nécessités objectives de bon fonctionnement d'un service).

Ainsi, lorsque l'opinion demande à ses élus de faire barrage au communautarisme par une application intransigeante du principe de laïcité, elle se réfère à une notion large de la laïcité qui est celle de la coutume, celle de l'histoire vécue de la séparation, mais non exactement celle du droit.

Le législateur peut cependant intervenir en matière de laïcité, pour resserrer quelques écrous dans le sens des usages et sentiments majoritaires.

Des lois ponctuelles sont intervenues à cet égard, par exemple :

Pour la prohibition des signes religieux ostentatoires à l'école en 2004 ;

Ou pour la réaffirmation générale, par la loi du 20 avril 2016 relative à la déontologie et aux droits et obligations des fonctionnaires, de l'obligation de non-ostentation religieuse1 ;

Ou, enfin, pour les dispositions introduites en 2016 dans le Code du travail par la « loi El Khomri ».

Une révision constitutionnelle ?

Toutefois, pour « regonfler » la notion juridique de laïcité jusqu'à lui faire atteindre ses contours intuitifs, il ne faudrait rien de moins qu'une révision constitutionnelle.

Va dans ce sens la proposition de loi constitutionnelle adoptée par le Sénat à la fin du mois d'octobre 2020. Elle inscrivait dans le marbre constitutionnel, dans le prolongement de ce qu'avait jugé le Conseil constitutionnel le 19 novembre 2004, le principe selon lequel : « Nul individu ou nul groupe ne peut se prévaloir de son origine ou de sa religion pour s'exonérer du respect de la règle. » Comme le précisait l'exposé des motifs de la proposition, cette règle commune s'entendait non seulement de la loi, du décret ou de l'arrêté ministériel, préfectoral ou municipal, mais encore du règlement intérieur d'une entreprise ou d'une association. Mais cette proposition a été combattue par le garde des Sceaux, au nom du gouvernement, et rejetée par la majorité des députés.

Pour sa part, le projet de loi « confortant le respect des principes de la République », initialement et plus justement nommée « loi tendant à lutter contre le séparatisme », traite d'une immense question : l'intégrité nationale, aujourd'hui menacée par l'archipélisation de la société.

Le règlement de cette question appelle, certes, des réponses culturelles, psychologiques, économiques, sociales, éducatives. Mais, en bonne partie, il appelle aussi des réponses juridiques, car la cohérence d'une société s'exprime et se cimente au travers des normes qu'elle se donne.

Il s'agit, comme le note le Conseil d'État dans son avis sur le projet de loi, de « faire prévaloir une conception élective de la Nation, formée d'une communauté de citoyens libres et égaux sans distinction d'origine, de race ou de religion, unis dans un idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ».

Déjà, dans son étude annuelle pour 2018 « Être (un) citoyen aujourd'hui », le Conseil d'État indiquait que :

[…] après plusieurs décennies d'apaisement, les questions religieuses ont fait leur retour dans le débat public, en raison de l'apparition de nouveaux fondamentalismes. Les espaces publics, l'école, les services publics, mais aussi parfois les entreprises, sont parcourus de nouvelles tensions qui sont autant de remises en cause, involontaires ou délibérées, des règles de la laïcité. Certaines d'entre elles sont le révélateur de la contestation de la légitimité même de la loi républicaine par de nouveaux fondamentalismes religieux convaincus du primat des préceptes religieux sur le droit institutionnel. La montée en puissance d'un islam radical soulève notamment des questions spécifiques, qui n'avaient évidemment pas été abordées dans la loi de 1905.

Le projet de loi confortant les principes républicains est-il à la hauteur de ces enjeux ? L'Histoire nous le dira.

Un renouveau théologique des musulmans ?

Dans ce combat, nous pouvons heureusement compter sur toute une partie de l'islam de France.

C'est ainsi que, dans un document diffusé en février 2020 (« Prévenir la radicalisation. Vingt recommandations pour traiter les menaces qui pèsent sur la société française et sur l'islam »), le nouveau recteur de la Grande Mosquée de Paris, M. Chems-Eddine Hafiz, expose que :

Le repli sur soi, communément appelé communautarisme, ne sert ni les musulmans ni la République qui ne reconnaît, à juste titre, que la communauté nationale. Celle-ci doit être en toute circonstance unie dans sa diversité.

Ce propos réconfortant fait écho aux paroles de Stanislas de Clermont-Tonnerre présentant la loi sur l'émancipation des juifs en 1791 (« Il faut tout leur refuser en tant que nation ; tout leur accorder comme individus »).

La République perdra son âme si elle renonce à cet universalisme, qui est son principe fondateur, en échange d'un nébuleux « vivre-ensemble » réduisant le pacte social à une coexistence de communautés essentialisées par la religion, l'origine ethnique ou l'orientation sexuelle. Le « nous national » est le seul qui soit fédérateur dans les grandes circonstances. Ne lui substituons pas un archipel de « nous » tribaux, brandissant chacun sa créance envers la collectivité.

C'est ce que dit aussi, avec courage et lucidité, un clerc comme Tareq Oubrou, imam de Bordeaux. Il n'y aura d'islam de France, nous explique-t-il, que si l'islam en France intériorise les deux dimensions de la laïcité à la française : la juridique, mais aussi la culturelle. Cette intériorisation impose certes au culte musulman de s'organiser (notamment dans le cadre d'associations à vocation cultuelle), de s'autodiscipliner et d'offrir des interlocuteurs aux pouvoirs publics. Mais, plus profondément, il impose à ses clercs un considérable effort de renouveau théologique.

Seul un tel effort théologique peut permettre de « détemporaliser » le message prophétique, d'ouvrir la voie à l'exégèse et d'accorder à l'autre, au non-musulman, le statut de frère plutôt que de dhimmi.

C'est à ce renouveau théologique que convie également Razika Adnani, membre du Conseil d'orientation de l'islam de France.

De même, Hassen Chalghoumi, imam de la mosquée Al-Nour à Drancy, dénonce l'islamisme comme une maladie endémique de l'islam, plaide pour une relecture humaniste du message prophétique et milite pour la formation d'imams acquis aux valeurs républicaines telles que la séparation du temporel et du spirituel, le respect des croyances d'autrui et l'égalité entre les femmes et les hommes.

Voilà la bonne nouvelle. La mauvaise est que les imams éclairés n'ont guère prise aujourd'hui sur toute une partie des jeunes issus de l'immigration. Ceux-ci importent des idées théologiques du Moyen Âge parce qu'ils sont dans une logique d'affrontement manichéen avec la société française et qu'ils font de l'islam guerrier et littéraliste leur oriflamme identitaire. Cette réalité est niée par les idiots utiles de l'islamisme, mais les imams éclairés, eux, en sont douloureusement conscients.

La République doit aider ces clercs éclairés, sans les enfermer dans des moules organisationnels, ni les fondre dans une masse de coreligionnaires avec une partie desquels ils n'ont pas grand-chose de commun.

Les imams éclairés constituent en effet la carte maîtresse de la République dans sa lutte contre l'islamisme.

Notes:


[1] « Le fonctionnaire […] exerce ses fonctions dans le respect du principe de laïcité. À ce titre, il s'abstient notamment de manifester, dans l'exercice de ses fonctions, ses opinions religieuses. »