La nature paradoxale de l'œuvre de Soljénitsyne

Louis Martinez

N° 135 Automne 2011

Article


Gigantesque, l'image de Soljénitsyne n'a jamais été parfaitement nette, et l'écrivain n'y est pour rien. Question d'objectif, qu'il convient de régler constamment sur la lettre de ses œuvres littéraires, historiques ou politiques, et cela aussi bien dans ce qui fut sa patrie qu'en Occident. Pareil flottement fait problème. À la différence de son illustre compatriote, le comte Tolstoï, dont le pontificat spirituel s'exerça à peu près sans contestation à la veille de 1914, Soljénitsyne fut à la fois quasiment méconnu de l'opinion mais durement persécuté dans son pays, célèbre ailleurs, couronné, mais vite suspect d'arrière-pensées noires. Il est certain que L'Archipel du Goulag fut le bélier qui jeta bas la muraille de mensonge qui cachait au monde l'horreur du système communiste. Que d'autres témoignages l'aient précédé n'empêche pas que la rigueur de la documentation rassemblée et la vigueur de la rhétorique à l'œuvre dans ce livre n'ont pas seulement ouvert les yeux des ignorants, mais fait reculer les défenseurs naïfs ou malpropres de l'Utopie. Associé à d'autres ouvrages, polémiques ou romanesques, l'Archipel fut l'arme de guerre la plus efficace dans l'effondrement du système soviétique qu'on croyait indestructible. Que cet effondrement n'ait pas effacé les nombreuses adhérences qui rattachent la Russie d'aujourd'hui à celle des Brejnev, Andropov ou Tchernenko tient apparemment à ce qu'un même personnel partisan ou policier a été à la fois l'agent au moins passif et le plus puissant bénéficiaire économique et politique de la métamorphose. C'est dans une Russie libérée de l'idéologie, mais encore mâtinée de soviétisme, que Soljénitsyne est revenu après un exil de vingt ans, immuable dans ses convictions, mais incapable désormais d'infléchir l'évolution d'une société en pleine mutation et contraint ou tenté d'en accepter les compromis.À lire quotidiennement les blogs paraissant en Russie, on pourrait penser que Soljénitsyne n'apparaît que comme le chantre nostalgique d'une Russie disparue, dont les leçons de morale sonnent faux ou comiquement dans une société qui l'ignore. Pour les uns, son œuvre appartient au passé, d'autres lui reprochent sa quasi-canonisation par le Kremlin qu'ils jugent déshonorante pour un dissident de cette envergure. L'Occident, lui, oublieux des tranchées de la guerre froide, tendrait plutôt à l'embaumer, comme on le ferait du général vainqueur d'une guerre révolue, ou à compromettre la clarté de son message en lui faisant endosser le sanbenito infamant du christianisme obscurantiste et, horreur, de l'antisémitisme. « Ayatollah », puisqu'il prêche l'autolimitation, « vlassovien » littéraire, puisqu'il a osé dénoncer dans le communisme une épiphanie du mal.Si l'œuvre de Soljénitsyne prête à d'aussi grossières distorsions, c'est par son ampleur et sa complexité, propres à déconcerter un public occidental abêti par l'affrontement, ritualisé et désormais sanctionné par la loi, des purs et des méchants.À trois ans de la mort de Soljénitsyne nous ne prétendons pas faire l'apologie d'un homme hors pair qui n'a pas à être blanchi. Deux textes proposés dans ce numéro. Le premier, qui suit, suggére la nature paradoxale de cette œuvre à première vue immense à partir d'une réflexion sur Le Premier Cercle, microcosme de toute l'œuvre. Il est vrai que je n'ai traduit qu'un seul livre de lui, mais je crois y voir la matrice de toute une vie de création et de combat. On lira le second texte dans la Critique des idées et des livres (p. 829), il revient sur le témoignage d'un grand éditeur (Claude Durand) épaulant de son mieux pendant trente-cinq ans un écrivain réellement atypique.

L. M.

Avoir traduit Le Premier Cercle ne suffit pas à faire de moi un spécialiste de Soljénitsyne. La découverte de cet inconnu en novembre 1962 m'avait stupéfié. Une journée d'Ivan Denissovitch éditée par la revue Novy Mir surprenait autant par la hardiesse de son contenu que par la nouveauté...

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