La montée du narcissisme ?

Antoine Albertelli, Bruno Lemaitre

N° 158 Été 2017

Article


Le narcissisme est à la mode. C'est un terme passe-partout, que ce soit pour parler d'une célébrité comme Paris Hilton, d'un joueur de football (« Moi, Zlatan »), ou des politiques. Nous serions à l'ère de l'ego ! Les recherches sur le narcissisme ont connu un vif développement aux États-Unis, pour deux raisons. D'abord, de nombreux acteurs de la crise financière de 2008 ont été décrits comme des personnalités narcissiques. Les experts mentionnent la personnalité de Jeffrey Skiling, ex-P-DG d'Enron Corp., qui pressé d'évaluer son intellect lors d'un entretien d'admission à Harvard affirmait tout simplement : « Je suis un putain de génie ! » ; on connaît les conséquences de la chute d'Enron sur l'économie mondiale. Deuxième raison, plus fascinante : ce trait de caractère serait en augmentation rapide aux États-Unis, et sans doute dans le monde, ainsi les sociétés modernes deviendraient plus narcissiques.
A. A. et B. L.

La personnalité narcissique

Prenons du recul. Qu'entendons-nous par personnalité ? Une définition exhaustive est une gageure compte tenu de la diversité et de la complexité humaines. Des centaines de mots français décrivent des traits de personnalité : anxieux, colérique, susceptible, hystérique, consciencieux, extraverti... Cela reflète l'importance pour l'être humain d'évaluer ses partenaires et d'en connaître les qualités.

Deux points méritent d'être soulignés lorsque l'on parle de personnalité. D'abord la stabilité dans le temps : le fait qu'une personne soit en colère ne fait pas partie de sa personnalité ; on dira qu'elle est colérique si elle se met en colère de manière répétée. Second point : l'influence qu'exerce la personnalité sur les comportements et les choix d'une personne.

La personnalité influence les relations humaines et fait que les rapports humains ne sont jamais transparents. Une phrase anodine peut provoquer une blessure ou une réaction disproportionnée chez une personne susceptible ou paranoïde. On parlera de personnalité difficile lorsque les traits de personnalité sont suffisamment prononcés pour compliquer les relations interpersonnelles. Des expériences utilisant des vrais jumeaux (ayant le même matériel génétique) élevés dans des environnements familiaux différents suggèrent que les traits de personnalité ont une héritabilité d'environ 30-60 %, mais sont aussi affectés par l'environnement. Il est d'ailleurs illusoire de vouloir séparer les contributions des gènes et de l'environnement, elles sont liées et s'influencent mutuellement. Les traits de personnalité font partie de notre biologie, c'est ce qui rend plus inquiétante encore la montée du narcissisme.

Dans l'histoire de la psychologie, les personnalités ont d'abord été définies de manière typologique : une personne était par exemple introvertie ou extravertie. Cette classification n'est pas très précise : elle ne distingue pas entre les différents degrés d'introversion. C'est pour dépasser cette limitation que la notion de « traits » de personnalité a été introduite. Les modèles par « traits » indiquent qu'un individu est plus ou moins extraverti. Chaque individu est alors représenté par une série de points sur plusieurs dimensions continues. Le modèle le plus connu décrit la personnalité selon cinq dimensions majeures : ouverture à l'expérience, consciencieux, extraversion, agréabilité et névrosisme. La personnalité d'un individu diffère par le degré atteint pour chaque trait.

Le narcissisme est étudié depuis le début du xx e siècle et a fait l'objet de multiples définitions. Dans sa conception actuelle, basée sur des observations cliniques et non cliniques, il est vu comme un trait de personnalité variant de manière continue selon les individus. Il n'y a donc pas des « narcissiques » et des « non-narcissiques », mais un continuum de degrés différents. Il existe toutefois des individus dont le niveau de narcissisme est suffisamment élevé pour les empêcher de vivre normalement en société : les psychologues parlent alors de trouble de la personnalité narcissique. Nous nous intéressons à la forme non clinique du narcissisme : les personnes dotées d'un ego prononcé, bien plus nombreuses que les patients diagnostiqués avec une forme pathologique de narcissisme.

Pour décrire cette personnalité, nous nous baserons sur deux définitions typologiques du narcissisme. Selon Larsen et Buss, les traits associés au narcissisme sont un besoin constant d'admiration, un sentiment d'importance et un manque d'empathie. Les narcissiques se voient sous un jour très favorable, gonflent l'importance de leurs accomplissements tout en dépréciant ceux des autres. Ils s'attribuent des passe-droits, pensant que respect et privilèges leur sont naturellement dus, sans avoir rien fait pour les mériter. Un certain sentiment de supériorité caractérise le narcissique : il se sent unique et spécial, et ne s'intéresse pas aux gens ordinaires.

Une construction plus précise est proposée par Campbell : il présente le narcissisme comme un système autorégulé composé de quatre parties se renforçant mutuellement : 1) une mise en avant de l'individu au détriment de la communauté ; 2) une plus grande sensibilité aux récompenses qu'aux punitions (ce qui explique que les narcissiques peuvent prendre des risques inconsidérés par appât du gain) ; 3) une perception du moi démesurée et un sentiment que tout leur est dû ; et 4) une grande estime de soi. Un point important pour comprendre la personnalité narcissique est la notion de boucle de rétroaction. Le narcissique est toujours à la recherche d'éléments démontrant sa supériorité et son unicité. Par exemple le charisme dégagé par une forte confiance en soi permet d'obtenir une jolie femme « trophée » qui renforcera à son tour l'estime de soi. Son besoin de reconnaissance fait qu'il accapare le succès des autres et qu'il rejette sur eux ses échecs le plus naturellement du monde.

Bien que le narcissisme puisse être considéré comme une rigidité de caractère, le premier trait qui frappe chez les narcissiques est leur aisance en public. Alors que la plupart des gens sont hésitants lorsqu'ils entrent en contact avec une personne ou un groupe pour la première fois, les narcissiques dominent la scène, sont à l'aise, apparaissant à la fois charmants et d'humeur enjouée. Cette « fluidité » est probablement la conséquence de leur degré élevé de confiance en eux et du fait qu'ils n'ont pas besoin de prendre en considération les intérêts d'autrui ou de la communauté. Quand un groupe de personnes se forme, les narcissiques ont tendance, dans un premier temps, à dominer, car ils sont reconnus comme des leaders naturels grâce à leur compétence et à l'assurance qu'ils dégagent. Les études de psychologie sociale montrent que le charisme du narcissique diminue au fur et à mesure que les autres membres du groupe se rendent compte que leurs propres intérêts ne sont pas pris en considération. Ainsi, le narcissisme produit une séduction à court terme.

Cela explique l'agitation perpétuelle qui caractérise souvent les personnes narcissiques. Leur vie est toujours source de rebondissements, qu'un moi surdimensionné teinte de couleurs vives et qui les maintient sous les projecteurs. Les narcissiques affectionnent les traitements de faveur, les passe-droits et autres marques d'attention spéciale ou de servilité. Ils sont à l'affût de tout statut spécial comme les prix, les clubs qui rassemblent les gens « raffinés ». Ils cherchent la compagnie des célébrités du jour qui leur donnent le sentiment d'appartenir à un cercle prestigieux. Certains s'entourent de personnes soumises ou secondaires qui ne leur porteront pas ombrage. Confortés par les nombreux succès qu'ils remportent auprès des naïfs, ils excellent dans la manipulation. Ils se montrent affables ou même obséquieux pour gagner l'attention d'un puissant et méprisants pour les plus faibles. Au besoin, ils récompensent les marques d'admiration par des cadeaux somptueux et distribuent des pourboires exorbitants destinés à épater la galerie.

Un dernier point mérite d'être indiqué : la notion de boucle de rétroaction. Les psychologues considèrent qu'il existe des stratégies de feedback qui permettent au narcissique de maintenir sa vision démesurée de soi. L'illustration d'un tel mécanisme de rétroaction à l'œuvre dans le monde des affaires est donnée par Campbell : « Jean pense qu'il est particulier et talentueux. Il s'investit dans son entreprise où il fait preuve de dynamisme. Il obtient des succès qui le mettent à l'aise. Il prend confiance en lui et sa reconnaissance sociale augmente. Il quitte son épouse après s'être amouraché d'une jeune stagiaire plus jeune et plus pimpante ; son manque d'empathie facilite cette première rupture. Il prend alors de grandes responsabilités et occupe avec sa nouvelle partenaire le centre de l'attention. Il éprouve un sentiment de puissance et d'excitation qui fait l'admiration des autres. Sa richesse lui donne enfin le sentiment de vivre une vie à sa hauteur. Malgré tout, il ne peut s'empêcher de soutirer de l'argent de son entreprise et d'enchaîner les aventures amoureuses. Confronté par sa deuxième épouse, il se montre manipulateur et charmeur. Lorsque cela ne fonctionne plus, il se met en colère et devient abusif. » Bien que les narcissiques se montrent satisfaits de leur vie, conséquence d'une forte estime de soi, ils ont souvent du mal à vieillir, obsédés qu'ils sont par l'apparence et le besoin constant de succès.

Les narcissiques font souvent souffrir leur entourage, car ils utilisent les autres pour leur propre bénéfice et montrent peu d'empathie. Il suffit d'écouter les victimes féminines d'un pervers narcissique : une jeune femme tombe sous le charme de ce séducteur qui lui fait miroiter une vie à nulle autre pareille. À partir du moment où elle ne nourrit plus son ego, il la quitte pour plus excitant et s'engage dans une autre relation avec la même passion, comme s'il avait oublié la première. S'il se fait rejeter par la seconde, il cherche à récupérer la première à l'aide de marchandages sentimentaux des plus convaincants. Lorsqu'une telle relation prend fin, la victime éprouve le sentiment pénible d'avoir été exploitée puis rejetée après usage. Signe de ce phénomène si contemporain, le Web regorge de sites écrits par des femmes victimes de ce type de personnalité.

Évidemment, les narcissiques présentent rarement tous les traits ou attitudes décrits ci-dessus et les manifestations sont plus ou moins fortes puisqu'il s'agit d'un trait continu. Les experts distinguent deux formes : la forme grandiose que nous avons décrite et la forme vulnérable que nous décrirons succinctement. Comme les narcissiques grandioses, les vulnérables ont des rêves de grandeur et de succès, que ce soit en amour ou dans les affaires, mais ressentent en même temps de la honte par rapport à leurs besoins et leurs ambitions. Ainsi, le sentiment dominant est celui de la honte plutôt que de l'envie ou de l'agressivité. Cette interaction antagoniste entre rêves de grandeur et sentiment de honte fait que les narcissiques vulnérables éprouvent souvent des difficultés interpersonnelles. Leur humeur oscille entre des phases « hautes », le présent est à la hauteur de leurs aspirations, et des phases « basses », une contrariété leur rappelle les difficultés du moment. Ils sont souvent hésitants à cause de leur hypersensibilité aux critiques et de leur difficulté à gérer les échecs. Par exemple, s'ils se montrent indifférents aux récompenses et aux honneurs, ils seront blessés s'ils ne sont pas reconnus comme ils l'espèrent. Leur fausse modestie les rend un peu plus complexes à saisir. Nous nous focaliserons ici sur la forme grandiose, qui prédomine en politique et dans les médias.

Les études montrent que les traits narcissiques sont généralement plus marqués chez les hommes que chez les femmes. Ils atteignent leur apogée à l'adolescence et chez le jeune adulte. Cela correspond bien à la grande susceptibilité des adolescents, à leur sentiment d'incompréhension et au regard acerbe qu'ils portent sur la société. Bien que le narcissisme soit plutôt dépeint négativement ici, une certaine dose de ce trait est probablement positive et l'on peut parler de narcissisme sain.

La politique

Les narcissiques sont nombreux dans le monde des célébrités, des stars de la téléréalité, parmi les journalistes, le monde de la mode et de la politique ; ce sont des milieux où l'on s'affiche et où ils peuvent occuper le centre de l'attention. Le narcissisme n'est pas non plus étranger aux mondes intellectuel, artistique et scientifique. Prenons un exemple : l'ancien Président français Nicolas Sarkozy. Il n'est peut-être pas plus narcissique que d'autres mais son caractère est visible. Comme beaucoup de narcissiques, il est hyperactif et recherche une forte exposition médiatique. Sensible à son rang, il devient agressif s'il ne reçoit pas la déférence qu'il estime lui être due. Il aime se placer dans le lignage de grands hommes et il est obnubilé par le besoin de faire des comparaisons et des classements. Les narcissiques peuvent être aimables pour gagner la confiance d'une haute personnalité, ou au contraire cassants pour éliminer un fidèle collaborateur devenu encombrant. Parfois, le choix de l'épouse est révélateur : ils commencent par une femme qui leur permettra de monter dans la hiérarchie grâce à son carnet d'adresses, sa position sociale ou sa formation. Ce sera une journaliste ou une femme du monde dans le milieu politique. Une fois les échelons gravis, ils la remplacent par une femme « pot-de-fleur » qui attire l'attention et démontre leur rang : une actrice ou une chanteuse fait bien l'affaire à notre époque. Les Américains parlent de partenaire « trophée » pour décrire une femme qui retient l'attention des médias ou de l'entourage. On parlera de narcissisme sexuel pour décrire la succession d'épouses ou de partenaires, le plus souvent interchangeables, et parfois la sexualité compulsive qui accompagne certaines personnalités. Comme beaucoup de narcissiques, Nicolas Sarkozy est en relation avec le monde de la presse, des célébrités et des médias. Le narcissique a un sens inné du réseau, créant des alliances stratégiques avec des personnes du même caractère. Il est très difficile d'y voir clair de l'extérieur. Le manque d'expérience pourrait faire penser aux naïfs qu'ils ont une stratégie : le point crucial est de voir dans cette stratégie la conséquence d'une personnalité qui utilise les autres pour son propre bénéfice. Le narcissisme se définit comme un moi surdimensionné : on surestime ses propres capacités, ses réalisations. Ajoutez le sentiment d'être différent et on comprend alors pourquoi un leader narcissique se considère dans son droit en utilisant une grande partie des biens communs pour ses propres ambitions. Il vit souvent à crédit, pensant au gain prochain et surdimensionnant ses projets.

Un narcissique ne se rend pas toujours compte de sa personnalité. Si on lui demandait ce qu'il pense de lui-même, il répondrait sans doute qu'il n'est pas facile d'accepter une destinée hors du commun. Certains apparaissent au public comme indétrônables, à la façon du cycliste Lance Armstrong ou de Silvio Berlusconi, que l'on retrouve parfois dans les journaux prodiguant leurs conseils aux autres. Cette capacité à se maintenir en place malgré les chutes est la conséquence d'une estime de soi bloquée en position haute. Lorsqu'une personne narcissique chute, on lira sur son visage la surprise et l'incompréhension, comme celle d'un roi déchu de son trône. Et il lui faudra l'aide de journalistes et d'experts en communication pour s'exprimer en public car il ne voit pas le problème. Un narcissique se situe sur le piédestal où le place son ego. Il distingue les faiblesses des autres avec acuité, rarement chez lui. Il est incapable d'introspection. Les études montrent d'ailleurs que les narcissiques comprennent l'importance des lois, mais ne jugent pas nécessaire de les respecter eux-mêmes. Ce qui permet de comprendre le cas du ministre Cahuzac, vilipendant les fraudeurs du fisc et dissimulant un compte bancaire en Suisse.

Leadership

Depuis la crise de 2008, le lien entre narcissisme et leadership a reçu une attention particulière en psychologie sociale aux États-Unis. On retrouve fréquemment des narcissiques aux postes de direction dans les entreprises, en politique, au sommet de l'armée, dans les hôpitaux ou les universités. En effet, les narcissiques, avec leur besoin de pouvoir, de prestige et de glamour, sont attirés par des positions de direction. Leur désir de succès, les alliances qu'ils concluent et qui les placent au centre de l'attention, leur talent oratoire et leur capacité à manipuler les autres pour leur propre intérêt, tout cela leur confère des avantages décisifs. Les études dans le secteur privé ne fournissent aucun élément indiquant qu'ils soient les managers les plus efficaces. Certaines études suggèrent que les narcissiques seraient meilleurs dans les situations d'urgence, où la rigidité leur donne un avantage et peut être perçue comme du courage. Ils sont brillants dès qu'il y a possibilité de gloire ou d'exposition médiatique. Par contre, ils ne sont pas plus performants, voire souvent moins dans des situations courantes. Ainsi, les politiciens narcissiques sont des leaders charismatiques, qui font preuve d'un dynamisme fulgurant en période électorale mais sont souvent décevants une fois élus, lorsqu'il s'agit de diriger un pays sur le long terme.

Il parait légitime de demander pourquoi nous élisons systématiquement des leaders à forte tendance narcissique. Comme l'écrivent Twenge et Campbell : « Malheureusement, en matière de relations, que ce soit dans les relations amoureuses, amicales ou dans le choix d'un PDG, les gens ont un gros problème avec la sélection. Nous attendons deux choses de nos relations : d'une part la partie magique, le divertissement, l'excitation, le charisme et d'autre part la responsabilité, l'engagement et l'attention à l'autre. Le secret des narcissiques consiste à fournir la première partie sans amener la seconde. » Certains indices montrent que le système des organisations actuelles perpétue l'émergence de dirigeants narcissiques. Car ceux-ci occupent souvent des postes stratégiques de pouvoir et leur présence dans les comités de recrutement favorise l'embauche de personnes ayant des personnalité similaires ; ce qui consolide leur pouvoir par des alliances avec un protégé qu'ils ont recruté.

Incivilités et faible engagement

Le nombre élevé de scandales politiques et le niveau de corruption qui règne dans les milieux financiers et économiques ne peuvent que frapper l'esprit. Pourquoi des personnes relativement riches transgressent-elles les lois ? Cette prolifération d'incivilités en col blanc est souvent liée à un fort degré de narcissisme. Comme celui-ci instille le sentiment d'être spécial, il est associé avec des comportements à risque : il arrive parfois qu'un leader narcissique coule son entreprise en prenant des risques inconsidérés par recherche du profit à court terme. Les plus malins quittent le navire avant qu'il ne sombre, empochent le butin pour continuer leur vie de leader charismatique, faisant l'admiration des journalistes et laissant à leurs successeurs le soin de gérer leurs investissements surdimensionnés. Ces managers ont tendance à prendre des décisions risquées car ils surestiment leurs chances de succès tout en minimisant celles d'une catastrophe. Nous avons vu préalablement que dans la définition de Campbell le narcissisme se traduit par une plus grande sensibilité aux récompenses qu'aux signaux négatifs (coût, risque). Comme l'expliquent Foster et Brennan : « Les narcissiques font des investissements risqués, pas forcément parce qu'ils ont mal évalué le risque associé, mais plutôt à cause de l'appât du gain auquel ils ne résistent pas. »

En dehors des considérations éthiques, le narcissisme nuit également au fonctionnement des organisations en ce qu'il affecte l'investissement dans les tâches communautaires. Les Anglo-Saxons utilisent le terme d'OCB (Organization Citizenship Behaviour) pour regrouper les tâches nécessaires au bon fonctionnement des entreprises mais qui ne sont pas récompensées par le système traditionnel. Il s'agit d'actions citoyennes parfois élémentaires, mais qui améliorent considérablement le fonctionnement du groupe. Les individus narcissiques se caractérisent par un investissement minimal dans ces tâches dépourvues de gloire. À l'université par exemple, ils aiment briller auprès des journalistes, voyager aux quatre coins du monde, occuper les positions de direction, mais on les voit plus rarement s'occuper des basses besognes : enseignement, correction des copies, etc.

Tragédie des communs

Un paradoxe du narcissisme est de faire émerger des leaders charismatiques, mais au détriment de la communauté. La plupart des organisations fonctionnent dans un environnement comprenant d'autres organisations. Bien que celles-ci puissent être perçues comme des adversaires, un paysage économique global est nécessaire pour la survie de toutes les organisations. Dans cet environnement plus large, le narcissisme conduit à des victoires à court terme qui peuvent conduire à des catastrophes comme la destruction d'un système dont tant leurs compétiteurs qu'eux-mêmes dépendent. L'essentiel de la responsabilité de l'effondrement économique récent a été attribué à des responsables financiers sûrs d'eux qui souhaitaient faire voguer la fortune de leur entreprise sur des stratégies d'investissement terriblement risquées. Il est fascinant de réaliser que ce type de personnalité confère des propriétés charismatiques qui fascinent les médias aussi bien que le citoyen moyen, mais que l'action de ces leaders entraîne globalement une perte de confiance au niveau sociétal. On peut le voir comme un mal qui ne dit pas son nom et contre lequel il est extrêmement difficile de lutter car le prix de leurs actions est payé par tous les membres de la communauté.

Le narcissisme est un facteur de risque en ce qui concerne les incivilités et les comportements agressifs, parce que les narcissiques réagissent violemment lorsqu'ils se sentent insultés. Le narcissisme peut être lié à des crimes violents dans certains contextes : l'occasion de devenir célèbre, lors d'une menace pour l'ego ou d'un sentiment de rejet. Twenge et Campbell citent l'exemple des agressions filmées qui sont parfois mises en ligne sur YouTube, offrant aux agresseurs un bref instant de gloire. Ils citent les massacres survenus dans les universités américaines qui obéissent à une logique de surenchère médiatique. Les attentats de Paris du 7 janvier 2015, qui ont répondu aux publications des caricatures de Mahomet, ne sont pas sans évoquer une démarche qui relève du narcissisme. Le crime permet d'atteindre la célébrité en induisant une décharge émotionnelle qui polarise les passions et divise l'opinion. Un second point en faveur de cette hypothèse est l'observation qu'il s'agit d'une réponse disproportionnée à un acte perçu comme une insulte. Rappelons que les auteurs sont orphelins et pauvres, ce qui favorise les formes pathologiques du narcissisme. La meilleure façon de lutter contre certains de ces crimes serait de briser la logique de surenchère médiatique en les ignorant. Les massacres en série dans les universités américaines ont fait l'objet de vives discussions au sein des médias pour décider s'il fallait en parler ou non ; car d'une certaine façon les journalistes se nourrissent de ce type d'événements.

Origines

Observations cliniques et travaux théoriques suggèrent que le narcissisme se développe soit chez l'enfant faisant l'objet d'une négligence parentale voire d'un rejet créant un sentiment de privation, soit chez l'enfant faisant l'objet d'une admiration excessive ou d'une éducation laxiste. Les formes les plus sévères de narcissisme seraient causées par l'absence d'investissement parental ou le rejet d'un enfant (favoritisme au profit d'un autre, absence de parents) qui fait que l'enfant n'a pas d'image parentale à internaliser pour se construire. Une telle perturbation peut conduire au maintien à l'âge adulte du soi grandiose de l'enfant : ces individus sont perpétuellement à la recherche de reconnaissance de la part de leur entourage. Certains enfants défavorisés ou spéciaux en raison d'un statut différent (ethnique, économique) sont à risques car ils éprouvent des sentiments d'infériorité et d'envie qu'ils compensent par des rêves grandioses.

Une perspective différente suggère que le narcissisme peut se développer chez l'enfant comme système de défense face à un style d'éducation qui utilise l'enfant comme un objet pour satisfaire les besoins émotionnels des parents. Horney écrit : « Les parents qui transfèrent leur propre ambition à leur enfant […] développent chez lui le sentiment qu'il est aimé pour une qualité imaginaire plus que pour ce qu'il est vraiment. Le comportement narcissique vient alors d'une recherche désespérée et permanente de validation de la part de l'objet idéalisé (d'abord par les parents puis par des personnages importants de l'entourage). » Cette conception suggère que le narcissisme se développe chez l'enfant en réponse à des parents qui l'utilisent avec une motivation égoïste, par exemple pour assouvir leur frustration de n'avoir pas pu accomplir les études qu'ils souhaitaient.

Après avoir décrit comment un déficit parental peut conduire au narcissisme, analysons comment un excès d'investissement peut conduire à des résultats similaires. Les travaux de Milton suggèrent que donner une affection excessive à l'enfant et fixer peu de limites et de règles lui confèrent un sentiment de supériorité et que tout lui est dû, deux traits emblématiques du narcissisme. Milton continue : « Les enfants exposés de manière répétée à des parents indulgents vont s'attendre à recevoir un traitement comparable des autres. Ils apprennent à adopter les attitudes et les stratagèmes qui attirent des réponses favorables de la part de leurs parents. Un tel mode éducatif apprend à l'enfant que les autres sont en dessous de lui et facilement manipulables, croyances qui forment aussi le cœur de cette personnalité. » Ainsi, les enfants rois décidant de tout pour les parents deviendraient narcissiques. Il est important de souligner que la plupart des travaux analysant l'origine du narcissisme sont basés sur des études rétrospectives dans lesquelles les adultes auto-évaluent leur éducation. De ce fait, il ne peut pas être exclu que ce soit la personnalité de l'enfant qui influence le mode d'éducation de ses parents.

La psychologie évolutive s'est développée depuis une trentaine d'années aux États-Unis. Elle déchiffre les comportements et la psychologie à la lumière de la théorie darwinienne de l'évolution. Une des idées majeures est que la plupart des modules cognitifs humains ont été sélectionnés alors que l'homme vivait encore en petits groupes de chasseurs-cueilleurs, il y plus de 10 000 années. Cette approche se base sur des modèles théoriques de l'évolution, des observations et des expérimentations faites sur les primates, les sociétés humaines traditionnelles et modernes. Elle fournit des perspectives intéressantes sur l'origine de certains traits ou modules cognitifs humains vus comme des adaptations anciennes pour survivre et se reproduire. Elle permet aussi de comprendre pourquoi certains traits sont mal adaptés dans notre société moderne, car les gènes influençant le comportement humain actuel ont été sélectionnés dans un environnement totalement différent.

L'existence du trait narcissique est énigmatique dans une espèce aussi sociale que l'espèce humaine. Le fait qu'il existe une héritabilité non négligeable de ce trait suggère cependant qu'il a conféré un avantage à certains individus. Par la lorgnette de la psychologie évolutive, nous visiterons le narcissisme sous deux angles : la dominance et les stratégies conjugales brèves.

Il arrive parfois que l'on désigne un leader narcissique, par exemple un grand mandarin de la médecine ou un professeur d'université, par le qualificatif de « mâle alpha » qui réfère au mâle dominant d'une colonie de singes. Ce surnom évoque un lien entre narcissisme et dominance, qui a sans doute sa part de vérité ! Les sociétés de primates sont organisées en hiérarchie, établie par des mécanismes cognitifs permettant à chacun des membres d'évaluer sa place dans le groupe et d'éviter les conséquences d'un combat risqué. Des considérations théoriques associent les traits narcissiques aux stratégies de dominance qui auraient persisté chez l'homme. Chez les primates, la hiérarchie de dominance s'établit par des combats très souvent ritualisés. Selon la théorie du Social Attention Holding Potential (théorie du SAHP), les différences de rang chez l'homme découlent moins de la coercition que de la capacité à être vu et apprécié par les autres. Ces travaux sur la dominance jettent une lumière crue sur le monde des célébrités soucieuses d'être vues par tous les moyens. Cela d'autant plus que le narcissique possède de nombreux traits associés à la dominance : son apparence nette, sa compréhension rapide des relations sociales, sa capacité à influencer et à anticiper les comportements humains, sa promptitude à établir des alliances réciproques qui renforcent son pouvoir, sa présence constante au centre de l'attention. La théorie du SAHP permet ainsi de comprendre pourquoi les narcissiques sont toujours en position stratégique, au centre de la scène, parce que « attirer l'attention » signifie « avoir un statut élevé ».

Une autre théorie associe le narcissisme aux stratégies conjugales brèves. L'espèce humaine est unique parmi les primates par l'investissement considérable du père dans le soin donné aux enfants, tandis que chez les autres espèces cette tâche est entièrement laissée à la femelle. Ainsi, l'évolution de l'espèce humaine a été marquée par le développement d'un partenariat à long terme entre homme et femme. Sans atteindre la promiscuité observée chez de nombreux primates, l'espèce humaine n'est pas totalement monogame. Les humains possèdent dans leur répertoire des stratégies conjugales brèves impliquant un investissement parental faible basées sur la séduction, l'abandon rapide du partenaire et le déplacement vers de nouveaux partenaires. Holtzman et Strube émettent l'hypothèse que le narcissisme dériverait de stratégies de relations courtes qui auraient persisté au cours de l'évolution. Les auteurs de cette hypothèse ont beaucoup d'arguments en leur faveur : les narcissiques utilisent souvent un langage sexué, font très attention à leur apparence, présentent une forte estime d'eux, ce qui leur permettrait d'aborder leurs partenaires avec aisance. Leur manque d'empathie permettrait ensuite de les dévaloriser rapidement pour s'engager dans une relation nouvelle avec le même entrain. Selon cette théorie, les traits associés au narcissisme auraient perduré dans l'espèce humaine parce que la stratégie conjugale brève est viable : un nombre d'enfants élevé peut être obtenu de plusieurs lits.

Une position dominante dans la société est généralement associée à un accès à un nombre de femmes plus important. Ainsi, dominance et investissement parental court sont certainement liés. Encore aujourd'hui, riches et puissants tels qu'hommes d'affaires, politiciens ou sportifs ont plus d'aventures sexuelles que la moyenne de la population. De ce point de vue, les liens entre pouvoir et sexe sont bien connus.

Le point clé pour comprendre cette hypothèse est que le narcissisme doit être perçu comme un module cognitif ayant favorisé une stratégie conjugale brève, mais qu'aujourd'hui, une telle personnalité fonctionne dans un contexte différent. Bien sûr, cette théorie donne sens au narcissisme sexuel parfois observé chez certaines personnes enchaînant les conquêtes interchangeables, voire la dépendance sexuelle à la manière d'un Dominique Strauss-Kahn. Elle éclaire le lien entre narcissisme et séduction à court terme qui caractérise cette personnalité.

De ce détour par la psychologie évolutive, nous retiendrons le lien entre narcissisme et dominance et son association avec la séduction à court terme. Même si ces théories restent des hypothèses, elles présentent une métaphore pour comprendre l'attrait et les dangers du narcissisme.

Montée du narcissisme

Nous pouvons maintenant aborder la thèse d'une augmentation du narcissisme en Occident. À première vue, il peut sembler bizarre de parler d'une montée du narcissisme. Les personnalités humaines sont par nature difficiles à saisir et à quantifier. Comment détecter un tel changement dans le temps ? Cette question n'évoque-t-elle pas la querelle des anciens et des modernes ? Après tout se plaindre de la nouvelle génération était déjà dans l'air du temps dans la Grèce antique et n'a cessé de se produire à toutes les périodes de l'histoire. Ce supposé accroissement du narcissisme pourrait simplement n'être qu'un problème de parents vieux jeu se plaignant de la nouvelle génération. Nous allons toutefois étayer cette hypothèse et en explorer les conséquences.

Nous avons vu à quel point l'éducation parentale influence le narcissisme et que les traits de cette personnalité peuvent se développer à cause d'une éducation laxiste et d'un surinvestissement dans l'enfant. En moins de cinquante ans, nous sommes passés de grandes à de petites familles, de mères au foyer aux femmes actives, de l'obéissance à la religion et du sacrifice envers la communauté au primat de l'individu et des accomplissements personnels. Dans ce contexte, une élévation générale du narcissisme aurait du sens. Réfléchissons aux conséquences éventuelles d'une montée des traits narcissiques avant d'avancer nos arguments.

Prenons en compte les théories de psychologie évolutive selon lesquelles le narcissisme serait lié aux stratégies de séduction à court terme et à la dominance. Pour en explorer les conséquences, il suffit d'imaginer ce qui se produirait si tous les individus dans la société se comportaient de manière plus « stratégique » pour atteindre leurs objectifs sans prendre en compte l'intérêt de la communauté. Imaginons une société où chacun se fixe pour objectif de caracoler en tête, se montre fier de ses prérogatives, où les sentiments de dominance et de classe sont renforcés et où la séduction devient le mode prédominant d'interaction. Il n'est peut-être pas utile d'imaginer toute une série de caractéristiques de notre époque qui pourraient s'expliquer par un accroissement du narcissisme dans la société : la course accélérée pour le pouvoir, le besoin d'afficher sa richesse et le culte des objets qui signalent l'appartenance à une classe supérieure ; une augmentation de l'importance de la beauté physique (spécialement chez les femmes) avec une augmentation de l'usage de la chirurgie plastique et du temps consacré à la toilette ; une fascination pour les narcissiques comme certains joueurs de football, les célébrités, les politiciens populistes ; notre attention se limitant à nous-mêmes (selfies) ou à des individus stratégiques et populaires ; un égocentrisme réduisant la curiosité envers le monde extérieur et les autres individus ; une augmentation des inégalités avec des riches en compétition perpétuelle au sein de l'élite et autojustifiant aisément leur niveau de richesse ; un renforcement de la notion de classe accompagné d'une aggravation de la xénophobie et du racisme. Un désir de différenciation rendant « le vivre-ensemble » plus difficile et entraînant des tentations séparatistes ; une perte du sentiment d'appartenance communautaire, et des difficultés à gravir les échelons sans recourir au réseau personnel ; un affaiblissement de la famille, conséquence de ruptures familiales fréquentes liées à l'attrait de la nouveauté et à la poursuite de ses propres intérêts ; une conception ludique et manipulatrice des relations amoureuses assortie de difficultés à imaginer et à construire des relations de couple dans la durée ; une augmentation du besoin d'originalité : prénom unique, multiplication des tatouages, piercings et régime alimentaire spécial.

Globalement, l'augmentation du narcissisme conduit à une société plus inégalitaire et à une baisse de la cohésion sociale. Les conséquences sont certainement bien plus étendues : il suffit de penser à tous les individus relégués en seconde division et auxquels il ne reste plus qu'à contempler à la télévision le mélodrame des célébrités tout occupées à leur stratégie d'agrandissement. Bien que cela reste de l'ordre du spéculatif, il est possible que la prolifération de certaines maladies depuis vingt ans, telles que l'obésité, les intolérances alimentaires ou les allergies, pourrait en partie s'expliquer par une somatisation associée à un accroissement du narcissisme. En effet, certains types de personnalités élevées en ce trait seraient plus affectées que d'autres. La nourriture est une source d'énergie et de réconfort chez l'homme dès la naissance : il ne peut être exclu que les désordres alimentaires représentent une somatisation pour des individus dont la personnalité instille un sentiment de dominance alors que la société les relègue en position inférieure. Enfin, il faut noter que certaines maladies renforcent le sentiment d'être différents, notamment les intolérances alimentaires que l'on retrouve parfois associées à des formes vulnérables du narcissisme. Il ne s'agit là que d'hypothèses mais une augmentation du stress dans une société de plus en plus compétitive, conséquence d'une montée du narcissisme, n'est certainement pas sans impact sur la santé.

La société américaine

En 2009, deux psychologues américains, Campbell et Twenge, ont publié un ouvrage intitulé The Narcissic Epidemic. Utilisant un langage clinique, ils analysent la progression du narcissisme et ses conséquences néfastes sur la société américaine. Ils ne sont pas les premiers à écrire sur le sujet. En 1976, un journaliste, Tom Wolf, avait appelé les années 70 « The Me Decade ». Pour lui, la prospérité économique amenait une célébration excessive de l'individu et de l'égocentrisme. En 1979, Christopher Lasch publiait The Culture of Narcissism dans lequel il décrit la société américaine comme individualiste et décadente. Bien que Lasch fût l'un des premiers à saisir dans son ensemble les dangers du narcissisme, ce texte reste quelque peu obscurci par sa vision freudienne.

Les auteurs utilisent des données expérimentales et historiques pour montrer que le score du narcissisme n'a jamais été aussi élevé chez les Américains. Ainsi, une étude réalisée chez 37 000 étudiants montre que le trait narcissique s'est amplifié de façon significative depuis les années 1980 et que ce changement est particulièrement marqué chez les femmes. Les symptômes liés à ce trait sont le matérialisme, la vanité, le sentiment d'exception, les comportements antisociaux, une trop grande confiance en soi et un sentiment de mériter des passe-droits. Les auteurs l'illustrent chiffres à l'appui, reportant l'accroissement de la taille des maisons, de la consommation des produits de luxe ou du recours à la chirurgie esthétique.

Un autre symptôme amusant de l'épidémie est l'augmentation du désir de se sentir unique. Il commence parfois très tôt dans la vie, au moment où les parents choisissent le prénom de leur nouveau-né. Selon Campbell et Twenge (leur livre est paru en 2009), 2008 est l'année avec le plus de prénoms uniques. Il est édifiant de constater que 223 bébés californiens ont été nommés « Unique », « Uneek » ou « Unequee » ! Un autre symptôme se développe dans le domaine des relations humaines, tant au travail que dans la sphère privée. Les rapports de séduction sont privilégiés : il faut que tout cela soit excitant, sans cesse renouvelé et amusant ! Les gens utilisent souvent l'expression « alimenter l'ego » en parlant de l'attitude adoptée par les narcissiques dans leurs relations aux autres. Si la relation amène suffisamment de « nourriture », elle fonctionne, sinon elle casse. Cela explique pourquoi les narcissiques ont tendance à considérer leurs relations comme interchangeables (une femme trophée peut être remplacée par une autre) tant que leur ego est nourri de la même quantité d'admiration.

Un autre symptôme conséquence du narcissisme est le sentiment que tout est un dû. C'est comme un état d'esprit dans lequel on estime que les besoins des autres sont moins importants que les siens. Émerge un monde où chacun défend ses privilèges sans se soucier de la communauté.

Après avoir présenté les symptômes, Campbell et Twenge s'intéressent aux quatre causes de cette épidémie. La première, la principale pour eux, est la façon dont l'éducation a évolué. Les parents constituaient autrefois des figures d'autorité alors qu'aujourd'hui nombre d'entre eux cherchent surtout à satisfaire leurs enfants en permanence, donnant suite à leurs moindres caprices. Campbell et Twenge accordent une grande part de responsabilité au mouvement de la « self-focus education » qui a connu un vif succès aux États-Unis. Ces programmes enseignent aux enfants qu'ils sont spéciaux et uniques afin de développer leur estime de soi. Le but était d'en faire de meilleurs citoyens mais une certaine forme d'estime de soi mène au narcissisme et le narcissisme mène à un désintérêt des autres. Dire à un enfant qu'il est spécial le met à part et crée une déconnexion avec les autres. La seconde cause identifiée est l'attention croissante portée aux célébrités par les médias. Environ 31 % des lycéens américains pensent devenir célèbres un jour. Comme le disent les auteurs : « Les Américains sont obsédés par des gens qui sont obsédés par eux-mêmes. » Une troisième cause est la popularité des réseaux sociaux qui renforcerait les tendances narcissiques. Ces sites mettent l'accent sur la communication au travers de photos ou d'auto descriptions biaisées pour nous rendre plus attractifs, donnant ainsi une fausse impression d'importance. Finalement, une dernière cause serait la possibilité de vivre à crédit en dépensant plus que ce que l'on ne gagne. « Prenez une culture qui promeut l'admiration de soi et les biens matériels, ajoutez la possibilité de réaliser cette admiration de soi en achetant des choses que vous n'avez pas les moyens de vous payer, et beaucoup de gens vivront l'illusion narcissique qu'ils sont riches, qu'ils ont du succès et qu'ils sont spéciaux. »

Une partie importante du livre propose des solutions pour contrer l'épidémie. Peut-on guérir du narcissisme ? Les études montrent que le narcissisme est relativement stable sur le long terme et que les changements à l'échelle individuelle sont rares. De plus, les narcissiques de type grandiose ne perçoivent généralement pas le problème et n'ont par conséquent aucune envie de changer ; c'est généralement l'entourage ou la communauté qui souffre. Les changements devront être plus globaux, nous devrons modifier la façon dont nous élevons nos enfants et l'attention que nous portons aux célébrités. Les auteurs fournissent quelques conseils sur la meilleure façon d'élever ses enfants : « Ne donnez pas trop de pouvoir à votre enfant. Il apprendra ainsi à faire des compromis pour le bien des autres, une compétence utile dans les relations », « Considérez avec prudence le message que vous transmettez à vos enfants à propos de la compétition et de l'importance de gagner ».

Les chercheurs suggèrent la promotion de qualités aujourd'hui désuètes : l'humilité, la compassion et l'appréciation du moment présent ; ce qui peut empêcher l'ego d'entrer dans toutes les expériences de la vie. Non seulement vous percevrez mieux la réalité du monde, mais ces attitudes améliorent les relations, réduisent les conflits et empêchent qu'ils deviennent disproportionnés. Un autre moyen est de reconnaître sa dépendance envers les autres et sa communauté. Ressentir de la gratitude augmente l'impression de bonheur. Le conseil final que donnent les auteurs est simple : « Évitez si possible le contact avec les narcissiques […]. Gardez vos sens en alerte : si quelqu'un a l'air charismatique, charmant ou sûr de lui, prenez un peu de temps avant de vous lancer dans une relation avec lui. »

Les religions à l'ère de l'ego

Considérer que les religions traditionnelles contraignent l'ego relève du sens commun : l'existence d'un référentiel extérieur, en l'occurrence Dieu, réduit l'importance des comparaisons entre humains. Du point de vue du croyant, tous les hommes sont frères et la compétition pour un statut élevé peut paraître futile au regard d'autres idéaux. De plus, la plupart des religions incitent à la compassion envers les faibles. Elles encouragent la socialisation et entravent l'égocentrisme. Les spécialistes des religions ont identifié un ensemble de rituels, mouvements synchronisés, chants, contrainte du soi et fraternité renforcée, qui encouragent les comportements pro-sociaux et la coopération entre membres du groupe. Alexis de Tocqueville avait déjà souligné le rôle de la religion comme modérant l'individualisme.

Il est intéressant de lier la montée du narcissisme au rôle décroissant des religions traditionnelles au profit de l'athéisme ou de formes de spiritualité très individualistes. Twenge et Campbell soulignent à plusieurs reprises que le narcissisme est plus faible dans les sociétés traditionnelles où la religion enseigne la croyance en quelque chose de plus puissant que le moi. Bien que la relation entre narcissisme et spiritualité soit complexe, il est probable que les religions traditionnelles ont joué et continuent de jouer un rôle essentiel pour contraindre les traits narcissiques que ce soit dans le développement de la personnalité au cours de l'enfance ou en limitant les conséquences néfastes de ces traits.

Les religions ne sont pas seules à limiter le narcissisme. Les tendances narcissistes peuvent être contraintes, voire sublimées par des idéaux et des croyances qui donnent une place prédominante à la communauté et remettent l'individu à sa juste place. Il existe de multiples moyens de renforcer le sentiment de communauté et ainsi de contrecarrer les effets du narcissisme. Une direction politique collégiale comme on la trouve en Suisse, plutôt qu'un système présidentiel privilégiant l'individu, évite la domination des narcissiques peu enclins à travailler en groupe. La réduction des inégalités semble aussi essentielle pour restaurer la cohésion, car le narcissisme est source d'inégalités et favorise le système de classes. L'existence d'un service civil, une meilleure valorisation du travail, l'investissement dans des activités tournées vers les autres sont des facteurs qui peuvent contraindre le narcissisme. Ainsi, comprendre ce que l'on entend par narcissisme permet d'élaborer des stratégies parfois contre-intuitives pour traiter à la base certains problèmes de notre société.

Une lecture rapide pourrait faire penser que le narcissisme est uniquement un mal. Plusieurs traits associés sont pourtant bénéfiques dans des domaines comme l'art ou la science. Le désir de cultiver sa différence n'est pas forcément mauvais en soi et peut conférer un avantage à l'état individuel. Cela devient un problème quand les valeurs d'une société n'exercent plus leur rôle de régulation et que les médias donnent une audience disproportionnée à certains individus.

Il est intéressant de noter que beaucoup de choses qui apparaissaient comme évidentes à une étape de nos civilisations semblent aujourd'hui plus problématiques. Les féministes voulaient s'attaquer à l'influence des religions et des traditions pour libérer la créativité des jeunes filles, et voilà toute une génération de filles passionnées par le culte des célébrités, devenues prisonnières de leur apparence physique et fragilisées face à la moindre contrariété. On note aussi un désintérêt pour la connaissance pure ou la lecture des classiques et un faible engagement communautaire. Prendre conscience que le narcissisme est une personnalité et non une attitude permet de changer notre regard sur un trait qui garde toute sa force de séduction.

La baisse de cohésion sociale causée par la montée des traits narcissiques n'implique pas que des perspectives réjouissantes et il est probable que certaines populations vivant dans des pays fragilisés, certaines communautés, en souffriront plus que d'autres. N'oublions pas que la plupart des mouvements extrémistes sont dirigés par des personnages charismatiques très narcissiques qui fascinent et divisent autour d'eux en polarisant les passions. Heureusement, nous sommes aujourd'hui mieux outillés pour aborder ce défi.

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Essai sur l'Islam et son rapport à la civilisation occidentale par Alain Besançon