La France reste-t-elle la patrie de la lutte de classes ?

Henri Weber

N° 170 Été 2020

Article


Nous avions été très heureux d'accueillir cet article d'Henri Weber. Il l'avait annoncé à J.-C. Casanova le 16 mars, nous l'avons reçu le 24 mars. Le malheur veut que, nous le publions, après avoir appris le 26 avril la mort de son auteur, due à l'épidémie dont il avait commencé ici à analyser les effets politiques et sociaux.Henri Weber appartenait depuis longtemps au Parti socialiste, où il a joué un rôle important aux côtés de Laurent Fabius et où il a défendu une ligne modérée et réformiste qui le plaçait sans aucun doute du côté de la « gauche de gouvernement ». On sait aussi qu'il a été « trotskyste » dans sa jeunesse, mais comme rien ne semble plus banal au Parti socialiste, cela ne suffit sans doute pas pour comprendre ce que son itinéraire a eu tout à la fois de singulier et d'exemplaire. Weber n'était pas un militant parmi d'autres, mais un des principaux dirigeants de la Ligue communiste révolutionnaire, où il a été à la fois un organisateur efficace et un « théoricien » très à l'aise dans les controverses doctrinales dont les trotskystes ont toujours été friands. Il était issu du judaïsme d'Europe de l'Est qui a donné beaucoup de militants au communisme et, singulièrement, à sa variété trotskyste et il a aussi côtoyé le mouvement sioniste dans sa jeunesse. Dans sa génération, l'engagement trotskyste permettait de combiner le refus du « stalinisme » avec la surenchère révolutionnaire sur le prétendu réformisme du Parti communiste. Henri Weber a théorisé avec un certain talent cette position avant de percevoir ce qu'elle avait de foncièrement faux et c'est ce qui l'a conduit d'abord à rompre avec le bolchevisme en s'appuyant sur une lecture intelligente de Kautsky avant finalement d'abandonner le marxisme pour se rallier aux thèses d'Eduard Bernstein. Il avait une culture politique et historique plus vaste et plus ouverte sur les vraies sciences sociales que la plupart de ses camarades, mais sa première formation marxiste le rendait plus lucide sur le rôle funeste de ses anciens camarades d'extrême-gauche. Il connaissait aussi bien les milieux patronaux, auxquels il a consacré un livre, que ceux du syndicalisme et, s'il avait renoncé sans état d'âme à la « révolution », il ne désespérait pas de voir renaitre, dans le contexte européen, quelque chose comme un nouveau compromis social-démocrate. Il avait cessé de voir en mai 1968 la « répétition générale » de la révolution à venir qu'il avait annoncé dans un de ses premiers livres pour ne plus y voir qu'un « révolte culturelle avant tout et une grande avancée de réformes sociales », et il disait en riant qu'il valait évidemment mieux que les révolutionnaires dans son genre ne soient jamais parvenus au pouvoir.Henri Weber était tout à la fois un professionnel de la vie politique et un esprit libre, dont l'humour bienveillant et la gaieté chaleureuse ont charmé tous ceux qui l'ont connu et dont la disparition attristera les amis de la liberté. Son article, sans doute le dernier qu'il ait écrit, témoigne du regard lucide et bienveillant d'un homme de gauche sur les forces et les faiblesses de la culture politique française.

Ph. R.

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