L'Europe de 1800 à 2055

Perspectives historiques et démographiques

Jean-Claude Casanova, Béatrice Dedinger

N° 161 Printemps 2018

Article


On pourrait dire, en complétant la formule prêtée par Goethe à Napoléon : « Le destin aujourd'hui, c'est la politique, et la politique, c'est la démographie. » C'est pourquoi nous publions régulièrement – la dernière fois, c'était il y a trois ans – ces perspectives historiques et démographiques qui commandent le sort de l'Europe et, comme on s'en aperçoit désormais tous les jours, la politique sur ce continent. Ce ne sont que des chiffres, Béatrice Dedinger a bien voulu m'aider à les regrouper. Ils invitent à la réflexion.Si l'on considère le rôle de l'Europe dans le monde : il ne fut jamais si important qu'en 1900, comme l'était sa part dans la population mondiale. Histoire connue : 1914, 1917 et 1939 ont détruit la primauté européenne. De 1945 à nos jours, l'Europe se rétablit, s'unifie progressivement et devient un « Welfare State confédéral » et la première puissance commerciale, mais, comme on l'a dit, un nain politique. Pour songer à l'avenir, on doit s'entendre sur ce que l'on appelle l'Europe. Notre tableau offre toutes les possibilités politiques. L'Europe unie, considérée dans son noyau dur, celui de la zone euro, ne représentera que 3,5 % de la population mondiale vers 2055, à peine plus que la France de 1800 (3,2 %).La Russie tiendra alors dans le monde la place (1,4 %) que tenait l'Espagne en 1800 (1,3 %). À propos de la Russie, nous avons prolongé les séries concernant l'ancienne Russie, celle d'Europe et celle d'Asie. Cette Russie n'existe plus, mais ces chiffres aident à comprendre la nostalgie impériale de la Russie d'aujourd'hui.Contrairement à ce que l'on dit, la part de la civilisation européenne ne déclinera pas dans le monde. Le pessimisme courant sur la fin de l'Occident n'est pas de mise, à condition, comme le faisaient Malraux et d'autres, de donner un contenu à l'Occident en le définissant à partir de l'Europe et de la civilisation européenne hors d'Europe (États-Unis, Canada, Amérique latine, Australie, Nouvelle-Zélande et Israël).Pour les autres civilisations, les changements fondamentaux sont au nombre de trois. D'abord, la diminution de la part de la Chine (comme l'Europe, elle diminue presque des deux tiers, et passe de 36,9 à 13,6 %). Elle devra compenser ce réalignement par la maîtrise des techniques modernes. En revanche, la part de l'Inde décroît beaucoup moins (de 20,6 à 17,3 %). Le Japon connaîtra une évolution analogue à celle des nations européennes.On constate que le monde musulman aura plus que doublé en importance relative, de 9,4 à 22 %, et que les populations d'Afrique noire passeront de 6,1 % de la population mondiale à 21,1 %. Cette croissance rapide dans un cadre politique et économique incertain aura des conséquences pour l'Europe. Il suffit de songer qu'en 1900 le rapport des mondes musulman et africain à l'Europe était à peu près de un et qu'il sera vers 2055 d'environ huit et demi.Voilà la perspective pour la première moitié du xxie siècle. Pour y tenir une position politique digne du passé, l'Europe doit évidemment s'unir, rester l'alliée proche des rameaux historiques issus d'elle, notamment des plus vivaces en Amérique. Ceux-ci éprouveront d'ailleurs le besoin symétrique de rester liés à leur souche européenne et de sauvegarder des deux côtés de l'Atlantique la fermeté de leurs institutions démocratiques et l'avance scientifique, technique et militaire qui les mettra peut-être à l'abri de toutes sortes de menaces possibles.

JEAN-CLAUDE CASANOVA

Sources : Calculs établis à partir de Colin Mc EvedyColinMc Evedy, Richard JonesRichardJones, Atlas of World Population History, 1980 et Population Reference BureauPopulation Reference Bureau, World Population Data Sheet (plusieurs années).

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