Jésus. Essai apologétique et sceptique (I)

Leszek Kolakowski

N° 147 Automne 2014

Article


J'ai reçu le 4 juin 2014, de Varsovie, un mail de mon amie Agnieszka Kołakowska, dont j'extrais le passage suivant : « Je t'envoie sans enthousiasme et sous pression de la part de ma mère un texte sur Jésus que mon père a écrit, ou plutôt a commencé à esquisser, il y a très longtemps, peut-être dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix. Il est mal écrit en français (j'ai corrigé quelques fautes, mais pas toutes et pas celles de style), mal écrit en général et il n'est pas fini. Ma mère l'a trouvé en manuscrit et ensemble nous avons presque réussi à le déchiffrer. » Agnieszka Kołakowska se demande si ce texte n'est pas « simplement mauvais ». Elle est certaine que son père n'aurait pas voulu qu'il soit publié dans cet état. Mais Mme Tamara Kołakowska, sa mère, ayant fait l'effort de le déchiffrer, de le corriger, de le récrire, souhaite qu'il paraisse quelque part. Ensemble elles m'ont fait l'honneur de me demander mon avis. J'ai donc lu très attentivement ce texte, crayon à la main. Le français était clair dans l'ensemble, bien qu'assez fautif. Leszek Kołakowski est considéré en Pologne comme un styliste exquis. Il était aussi capable d'écrire en allemand, en anglais et en français, mais on ne peut exiger d'un brouillon en français qu'il soit irréprochable. J'ai rendu mon jugement sans la moindre hésitation. A priori quand il s'agit d'un penseur du calibre de Leszek Kołakowski, il faut tout publier. Certes ce texte est inachevé, la conclusion et sans doute des développements nécessaires manquent. Mais, tel quel, il m'a paru d'un puissant intérêt. Il l'est en soi. Il l'est par rapport à l'œuvre de Kołakowski. Ce philosophe se rangeait lui-même volontiers dans la tradition critique et sceptique. Un de ses derniers livres, l'un des plus spirituels et d'une virtuosité étourdissante, Why Is There Something Rather Than Nothing ?1, passe en revue l'ensemble de la tradition philosophique, depuis Platon jusqu'à Wittgenstein. Pour chacun, il résume ce qu'ils ont voulu dire, leur « message », their point, sans les trahir ni les déformer. Puis en deux pages il explique le point faible des théories, ce par quoi la vérité absolue est manquée et pourquoi elle doit se contenter d'être relative. On lit ce livre avec un constant bonheur d'intelligence. On pense à Hume, à Russell. Kołakowski était pudique et réservé. Dans sa démolition de l'ineptie marxiste-léniniste, il y allait à fond, et n'avait pas besoin de livrer le plus intime de sa pensée. Son argumentation logique était imparable et suffisante. On voudrait bien, entre parenthèses, que le troisième volume de cette somme, Main Currents of Marxism2, où se trouvent réduites à leur néant les formations trotskisantes qui prospèrent à Paris, paraisse enfin en français. Mais ses admirateurs se demandaient parfois quelles étaient les convictions ultimes du philosophe. En politique, il était un libéral modèle. Il avait écrit un texte étincelant, devenu classique et dont la version française a été publiée par Commentaire3, dans lequel il expliquait comment on pouvait être à la fois et sans contradiction conservateur, libéral et socialiste. C'était même à son avis et à celui de ses amis, la plus sage position politique qu'on pût adopter dans notre temps compliqué. Il s'était beaucoup occupé de religion. Un de ses premiers ouvrages, Chrétiens sans Église4, était une enquête érudite sur les courants dissidents du christianisme au xvii e siècle. Il a donné aussi un Pascal très neuf, Dieu ne nous doit rien5, dont la caste des pascalisants parisiens n'a pas fait assez cas. Mais enfin, qu'est-ce qu'il pensait ? Qu'est-ce qu'il croyait ? Qu'y avait-il sous le pyrrhonisme de façade ? Il faut savoir que Kołakowski était le fils d'un penseur socialiste nettement anticlérical et qu'en vertu des convictions de son père, il n'avait pas été baptisé. Pour un Polonais (non juif) c'était à l'époque assez rare. Il n'y a rien de plus abusif, de plus indiscret, de plus indécent, que demander à quelqu'un s'il a la foi. Personne n'a besoin de le savoir. Et l'interrogé, s'il se pose à lui-même la question, peut rarement répondre avec certitude et souvent n'en a pas envie. En tout cas ce n'est pas dans le présent texte qu'on trouvera la réponse. Il ne faut surtout pas le lire comme une profession de foi. Il faut le lire comme une méditation. Ou plutôt comme un moment dans une longue méditation, parce que, si ce texte a été écrit, comme me l'assure Agnieszka, « dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix », il s'est passé beaucoup de temps avant la mort de Kołakowski (le 17 juillet 2009), et nous ne savons pas quelle a été sa dernière pensée sur la question. Il n'empêche que jamais le philosophe n'avait exposé ouvertement des parties aussi secrètes, aussi personnelles de sa pensée. On se risquerait à dire : de son âme. Ce texte n'est pas testamentaire, et cependant il en a l'accent. Le fait est qu'il ne l'a pas publié et qu'il ne l'a pas fini. Mais, si nous le publions, c'est qu'il complète l'œuvre de Kołakowski. Nous n'aurions pas de lui une vision correcte si nous ignorions le soubassement inquiet, perplexe, soucieux, de sa prose élégante et claire et de sa philosophie lumineuse, souvent animée par la gaieté et par l'humour. C'est en soi, et pas seulement par rapport à l'auteur, que cet écrit est d'un intérêt puissant. Les questions posées sont celles que tout philosophe, et je dirais même toute personne capable de penser sérieusement, doit aborder un jour ou l'autre. On peut distinguer dans cette méditation plusieurs mouvements. Le premier est une prise de position sur l'identité de Jésus de Nazareth. Le second s'organise autour d'une controverse entre le théologien Rudolf Bultmann et le philosophe Karl Jaspers. Le troisième reprend la discussion sur la signification de Jésus-Christ dans ses rapports avec le destin de l'Europe et de la civilisation. Kołakowski dialogue souvent avec lui-même, ne fuit pas les digressions, évite d'asséner des thèses, ne craint pas le décousu, souligne les apories et finalement laisse son essai en suspens, sans que nous sachions ce qu'il aurait ajouté ou retranché s'il l'avait conduit jusqu'au bout. Agnieszka Kołakowska, dans ses études de philosophie, s'est tournée (comme par hasard !) vers l'ancienne école sceptique, Pyrrhon, Aenésidème, Sextus Empiricus. Inquiète, elle s'est demandé si les considérations de son père étaient vraiment originales. Non, si l'on considère que les « grandes questions », qu'un philosophe digne de ce nom doit poser, sont éternellement les mêmes. Je ne veux pas commencer ici une discussion sur le fond. J'aurais pour ma part quelques objections, ou plutôt des points de discussion. Mais l'ensemble est si personnel, c'est écrit avec tant de sincérité, de franchise, de force, que c'est parfaitement original. Même quand il abrège, quand il assume des positions doctrinales traditionnelles au détriment de la théologie contemporaine, Kołakowski repose à neuf les « grandes questions » et leur rend leur fraîcheur. J'ai montré le texte à Jean-Claude Casanova. Il n'a pas non plus hésité une seconde et il a proposé qu'il paraisse dans Commentaire. Je n'attendais rien de moins de lui, mais c'est généreux, parce que l'article sera d'une longueur inhabituelle. Je l'ai relu. Après le travail effectué par Mme Tamara Kołakowska et par sa fille Agnieszka, j'ai dû effectuer des corrections de forme. En voici donc la première partie, la seconde viendra avec le prochain numéro de la revue.

ALAIN BESANÇON

Quel Jésus ? On peut lire n'importe quoi sur Jésus : d'abord, qu'il n'a jamais existé. Ou que, oui, il a existé, mais il n'a pas été crucifié, quelqu'un d'autre le fut à sa place. Ou bien qu'il a été crucifié, mais qu'il...

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