Intelligence particulière et aveuglement général

Jean-François Revel

N° 144 Hiver 2013

Citation


Source: Jean-François Revel, Mémoires. Le voleur dans la maison vide, Plon, 1997, p. 179-180.


Ce qui distingue le généraliste du spécialiste, c'est que le généraliste reste cohérent à peu près partout, tandis que le spécialiste, beaucoup plus rigoureux que l'autre devant son objet spécifique, peut se muer en un agité confusionnel dès qu'il s'en éloigne.J'en ai, à point nommé, observé un cas assez aigu, le 23 mars 1994. Je venais d'assister à la leçon inaugurale d'Étienne Baulieu au Collège de France. Elle portait sur les « fondements et principes de la reproduction humaine ». Le soir, Étienne réunit au Ritz une quarantaine de personnalités scientifiques et d'amis personnels en un dîner par petites tables. Le mécène en était le laboratoire Roussel-Uclaf, producteur de la pilule abortive RU486, pilule dite « du lendemain », dont Étienne Baulieu est l'inventeur. On m'avait placé à une table anglophone, en compagnie de chercheurs américains, qui avaient traversé l'Océan pour venir rendre hommage à leur collègue français. L'un de ces biologistes, illustre par ses travaux, et qui avait sans doute eu quelque vague écho de certains de mes livres, me demanda quelle était ma définition du totalitarisme. […] Je me bornai à citer les trois conditions constitutives du système totalitaire telles que les formule Youri Orlov dans un texte de référence, écrit en 1975. Ce sont les suivantes : monopolisation globale de l'initiative économique ; monopolisation globale de l'initiative politique ; monopolisation globale de l'initiative culturelle – avec création corrélative d'un appareil de répression dans les trois domaines. […] Ce qu'ayant ouï, le biologiste, la fourchette suspendue, me demanda quel était le pays dont, selon moi, le régime actuel correspondait le mieux à cette définition. Après la décomposition de l'Union soviétique, répondis-je, et à part quelques fossiles comme la Corée du Nord et Cuba, il ne reste, comme pays importants qui soient encore totalitaires, que le Vietnam et la Chine. À cette nuance près, ajoutai-je, que le monopole économique de l'État, pour des raisons de pure survie matérielle, y a été entamé par le développement « libéral » d'activités plus ou moins capitalistes et plus ou moins tolérées. Apitoyé par mon ingénuité, le biologiste américain, après avoir à plusieurs reprises promené sa tête négativement de gauche à droite, laissa tomber ces paroles impérissables : « Non. Il subsiste un seul pays totalitaire aujourd'hui, dans le monde, ce sont les États-Unis. » En 1994, j'avais devant moi un cas aigu de ce que j'appelle le caractère intransférable d'un certain type d'intelligence dont la méthodologie est entièrement liée à un objet précis et à un seul. À l'intérieur de sa discipline, ce biologiste possédait une capacité d'observation exacte et de raisonnement rigoureux. Mais cette capacité l'abandonnait entièrement dès qu'il sortait de son domaine, il endossait alors une autre personnalité. Ce dédoublement fait de nombreuses victimes parmi les scientifiques. Pas chez tous, puisque Youri Orlov, lui-même physicien, et bien d'autres, ne laissent pas à la porte l'esprit scientifique, le scrupule élémentaire, le simple bon sens, dès qu'ils pénètrent dans un sujet de sociologie, d'histoire ou de politique. La fréquence de cette coexistence de l'intelligence particulière et de l'aveuglement général, néanmoins, chez les spécialistes, démontre qu'une raison de survivre existe pour la réflexion philosophique et la pensée polyvalente. Ou, du moins, cette raison de survivre existerait, si les philosophes respectaient tous la rigueur et l'honnêteté intellectuelles auxquelles les engageait, à l'origine, ce que j'appellerai le « serment de Socrate ». Seules elles justifieraient qu'ils se perpétuent.

Notes:


[1] N.d.l.r. : Voir « Le problème des nationalités », Commentaire, n° 57, printemps 1992, p. 125.
[2] N.d.l.r. : À ce point du document dactylographié s’insèrent quatorze pages sous le titre : 2. Français et juif. Nous conservons la numérotation du texte et passons de 1 à 3. La partie 2 paraîtra dans le prochain numéro de la revue.
L'Islam et son rapport au monde

L'Islam et ses attraits

Essai sur l'Islam et son rapport à la civilisation occidentale par Alain Besançon