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In memoriam: Le courage et la bienveillance de Raoul Girardet (1917-2013)

Armand Laferrère

N° 144 Hiver 2013

Article


Adieu à un ami

Raoul Girardet était un des plus anciens membres de nos comités. Dans les années cinquante et au début des années soixante, il a souvent participé au séminaire de Raymond Aron, avec ses amis Philippe Ariès et Éric de Dampierre, qui dirigeaient, l'un et l'autre, deux belles collections chez Plon. Ariès avait publié son premier livre, livre jamais égalé, La Société militaire dans la France contemporaine 1815-1939.Dans les années 1970, il avait participé à l'aventure de Contrepoint, puis il a rejoint Commentaire en 1978. Venu de l'Action française et de la Résistance, il était devenu libéral (en politique, car il était indifférent en économie où il faisait confiance plus au « pays réel » qu'au « pays légal »). Je me souviens d'une réunion de notre comité, en juin 1981 où, toujours avec Ariès, il expliquait pourquoi l'extrême droite détestait plus la droite et le centre qu'elle ne détestait la gauche, et pourquoi tel ou tel, comme Pierre Boutang, Jacques Laurent ou Antoine Blondin, préférait Mitterrand (pas si éloigné d'eux), même encombré de Marchais, à Giscard d'Estaing. Il le disait avec cette ironie toujours bienveillante et jamais blessante qui lui appartenait.Il a vécu, au début des années 1960, la passion de l'Algérie française, qui l'a séparé de la plupart de ses amis gaullistes, sauf de Joël Le Theule dont il partageait le profond intérêt pour les questions militaires (voir Commentaire, n˚ 13, printemps 1981). Dans son très beau livre, au titre qui le définit parfaitement, Singulièrement libre, il s'explique sur les sentiments qui l'ont conduit à poursuivre jusqu'au bout le combat que Michel Debré avait inauguré, en 1956, dans Le Courrier de la colère. Girardet, lui, n'était pas du genre roseau peint en fer ! Mais il savait aussi que son combat pour l'Algérie était sans issue. Sans doute, au plus profond de lui-même (il avait eu vingt ans en 1937), pensait-il que la perte de l'Algérie était une nouvelle étape dans l'abaissement de la France déjà meurtrie par la défaite de 1940 et en souffrait-il. Après tout, Churchill pensait aussi que la renonciation à l'Inde était une infamie. Camus ne voulait pas que le lien entre la France et l'Algérie soit rompu. Les solutions fédérales qu'il proposait étant écartées ou impossibles, il a choisi le silence devant l'abandon des siens, « les Pieds-noirs ». Girardet, en 1961 et 1962, a préféré se mettre du côté de ceux qui voulaient mener un dernier combat. Il savait pourtant qu'ils allaient le perdre. Il l'a fait avec noblesse et sans haine.Ensuite, il est redevenu historien et n'a plus quitté Sciences Po, aux côtés de ses amis, comme lui historiens de la France contemporaine, Jean-Baptiste Duroselle, René Rémond et Jean Touchard, avec lesquels il partageait cours et séminaires sur l'histoire des idées et sur la politique française. Mais il suivait tout particulièrement les questions de défense et il devint un des esprits les plus compétents en ce domaine qui lui permettait de vivre entre le monde militaire et le monde de l'étude qu'il aimait également. Il fut un professeur incomparable, des générations d'étudiants peuvent témoigner. Attentif à ses élèves, soucieux de leur éducation, il les guidait et les initiait autant à l'histoire qu'à la littérature pour laquelle il avait un gout très sûr.On trouvera plus loin des citations de lui que j'ai tirées de son dernier livre. Elles expriment les nuances de sa pensée et sa fermeté de jugement. À Commentaire nous l'aimions tous et nous regrettions, depuis plusieurs années, de ne plus le voir à nos déjeuners. Mais il ne nous avait pas quittés, il avait un sens profond de la fidélité et de la continuité. Il y a plus de vingt ans, il m'avait dit, un peu gravement : « je voudrais vous présenter un jeune normalien, qui aimerait écrire. il vous plaira, je crois. » Il avait ajouté, plus doucement : « c'est mon petit-fils. » C'était Armand Laferrère, à qui, tristement et affectueusement, je cède la plume.

 

JEAN-CLAUDE CASANOVA

Je suis l'aîné des petits-enfants de Raoul Girardet ; personne n'a, autant que lui, influencé qui je suis. J'ai d'abord connu l'historien, l'intellectuel, l'homme engagé, à travers les expériences qu'un enfant proche de son grand-père peut avoir avec lui. Avec mes...

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