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François Mauriac et la connaissance de l'homme (I)

Paul Yonnet

N° 149 Printemps 2015

Article


Paul Yonnet, disparu en 2011, restera l’un des observateurs les plus originaux et les plus pénétrants de ces dernières décennies. Son oeuvre, bâtie en marge de l’Université, analyse les formes nouvelles de l’existence dans les sociétés démocratiques. Jeux, modes et masses (1985), recueil d’articles parus dans Le Débat, dont il était l’un des auteurs emblématiques, fut pour beaucoup une révélation par la méthode d’exploration mise en oeuvre et par le renouvellement du regard sur les bouleversements d’une société française « qui a plus changé en quarante ans que durant les deux siècles précédents ». Suivront (tous publiés chez Gallimard) Travail, loisir (1999), puis le Système des sports (1998) et Huit leçons sur le sport (2004). Sa dernière exploration sur les métamorphoses de la famille restera inachevée ; seul fut publié le premier volume, Le Recul de la mort (2006), consacré aux effets de la vie longue et de la contraception sur le statut de l’enfance, Paul Yonnet n’ayant pu mener à son terme le second consacré à l’union des couples. Sa curiosité intellectuelle l’avait aussi porté vers l’univers de l’alpinisme (La Montagne et la mort, Éditions de Fallois, 2003) ou la figure de François Mitterrand, le phénix (Éditions de Fallois, 2003). En 1993, son Voyage au centre du malaise français (Gallimard), qui a mis en lumière la déconstruction du « roman national », avait suscité une vive polémique en raison de son analyse subtile du racisme et du communautarisme au coeur d’un nouvel antiracisme. Vingt ans après, ce livre a pris une figure prophétique. Lors de sa parution, Paul Yonnet subit des accusations à la fois dérisoires et infamantes de la part de journalistes et de militants de gauche, promus gardiens d’un nouvel ordre moral et médiatique, à l’heure du mitterrandisme triomphant. La dernière partie de la vie de Paul Yonnet fut marquée par un déplacement de plus en plus manifeste des sciences humaines, avec leurs méthodes et leur mode d’exposition propres, vers des essais à caractères littéraire et biographique. Dans le testament qu’il nous a laissé, il réfute la prétention des sciences sociales d’être les dépositaires exclusifs de la vérité : « Je tiens à préciser qu’il n’y a pas plus de vérité dans les ouvrages relevant des sciences sociales (dites “humaines” en France) que dans les autres catégories d’ouvrages. » L’accès à la vérité était selon lui plurielle; « cela, ajoutait-il, tout le monde le sait – encore que très peu consentent à l’avouer chez les historiens et les sociologues, par peur de perdre une autorité qui n’existe guère qu’à l’intérieur des corporations et des institutions ». C’est avec le sentiment d’entreprendre la « réparation publique d’une blessure privée » que Paul Yonnet, grand lecteur, s’est intéressé à l’attitude de figures littéraires françaises dans la guerre, afin d’en comparer la tenue par rapport au parcours d’un père combattant trop tôt disparu et dont le souvenir l’envahissait. Il a ainsi rédigé plusieurs chapitres consacrés aux attitudes politiques et littéraires de Sartre, Mauriac, Gide et Aragon pendant la guerre. Non pas, insistait-il, guidé par « une prescription anachronique qui aurait mis en demeure les écrivains de devenir des résistants ou des combattants, faute de quoi ils relèveraient d’un imaginaire et douteux “tribunal de l’Histoire”. Au contraire. Je ne fais de reproche à quiconque de n’être pas venu rejoindre ces hommes courageux qui luttaient dans l’anonymat des troupes. Ce que nous pouvons avoir le droit de juger, ce sont seulement les réputations surfaites, les dévaluations injustes, les supercheries de la mémoire. » Commentaire a bien voulu publier plusieurs de ces textes que nous lui avons confiés, en commençant par celui consacré à François Mauriac. Avant d’aborder l’oeuvre de Mauriac et ses positions pendant la guerre, Paul Yonnet achevait un portrait de Malraux qui se terminait par la phrase suivante : « L’intellectuel trahit sa patrie chaque fois qu’il entend diviser le monde artistique ou scientifique selon les critères du monde extérieur, du monde exogène, et chaque fois qu’il se prête au jeu de cette division, chaque fois qu’il accepte l’impérialisme du monde général et accepte de corrompre son autonomie. » Il analysait ensuite l’oeuvre de Mauriac, dans le texte qui suit et que Commentaire publiera en trois livraisons.

ÉRIC CONAN ET JEAN-PIERRE LE GOFF

Style François Mauriac avait plus de cœur que d'intelligence, encore que ses éditoriaux en ont fait pleurer plus d'un – nous dirons donc : plus de sensibilité. Il avait remplacé le démon de midi par le démon de...

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