François Furet. Souvenirs de son séminaire

Roland Hureaux

N° 160 Hiver 2017

Article


Passant à Figeac cet été, je me suis souvenu que François Furet nous avait quittés dans cette ville il y a vingt ans, le 12 juillet 1997, à la suite d'un malheureux accident de tennis. J'avais eu le privilège de suivre son séminaire à l'École pratique des hautes études (VIe section) durant l'année 1969-1970.

R. H.

J'avais, en effet, déposé avec lui un sujet de thèse de 3e cycle sur la pensée économique dans la Révolution française – les physiocrates étaient à la mode, on venait de rééditer Quesnay et Turgot. C'était, pour le normalien que j'étais, un moyen de justifier une année, mais j'avais néanmoins travaillé un peu et, légèrement étonné que je m'intéressasse à un tel sujet, Furet convint qu'« il ne fallait pas qu'il n'y ait que des imbéciles [il utilisa, je crois, un mot plus court] pour travailler sur la Révolution française ». Pris par l'agrégation l'année suivante puis par l'IEP et l'ENA, je n'eus guère l'occasion de mener à bien ce travail.

Rue de Varenne

Le séminaire se tenait dans l'immeuble cossu dont les Hautes Études avaient l'usage rue de Varenne. Atmosphère feutrée du 7e arrondissement, à l'écart du bruit et de la fureur qui marquèrent cette année universitaire, encore agitée par les soubresauts qui faisaient suite à mai 68. Les manifestations étaient moins suivies, contrôle continu oblige, mais plus violentes, les gauchistes s'étant initiés à l'autodéfense contre « la police de Marcellin ».

Nous étions peu nombreux : il y avait autour de la table Marie Flandrin, l'épouse de Jean-Louis Flandrin, spécialiste de l'histoire de la sexualité et de l'alimentation sous l'Ancien Régime, la femme, charmante, d'un inspecteur des Finances qui semblait très intimidée par le maître. Il y avait aussi un brillant étudiant italien, Alessandro Fontana : quoique de gauche comme tous les intellectuels italiens de cette époque, il était vêtu à la mode, il parlait aussi à la mode, dans le jargon structuraliste. François Furet n'était nullement structuraliste. Mais, à l'instar du mouvement structuraliste, sa vision de l'histoire apparaissait comme une alternative au marxisme orthodoxe. Le PC s'acharna autant sur Furet que sur Lévi-Strauss. Dernier rempart contre le nihilisme, dans la mesure où il maintenait une forme d'anthropologie transhistorique1, le structuralisme fut emporté ensuite par la vague de la déconstruction (la French Theory passée de l'autre côté de l'Atlantique). Fontana quitta plus tard le séminaire de Furet pour celui de Foucault dont il devint un des meilleurs spécialistes.

Il y avait aussi, outre moi-même, un ou deux étudiants américains assez effacés. L'assiduité comme la ponctualité n'étaient pas toujours au rendez-vous. Jamais François Furet ne faisait la moindre remarque à ce sujet. L'extrême libéralisme de ce séminaire faisait une partie de son charme.

Il présidait calmement, fumant de temps en temps une gitane maïs (tout le monde fumait alors en cours, ce qui aujourd'hui serait tenu pour criminel), ce par quoi certains auraient pu expliquer son visage mat et buriné, plus d'un homme d'action que d'un clerc, souvent fermé mais qui s'éclairait tout à coup largement pour une bonne plaisanterie, entendue ou faite, débouchant parfois sur un rire carnassier, cela sans méchanceté.

Un bénédictin

Mais le personnage le plus étonnant du séminaire était le Père Julien Brancolini, bénédictin italien dont on ne savait trop à quelle structure il se rattachait. Énorme, ne regardant que d'un seul œil valide, ce qui lui donnait un regard inquiétant, il avait un aspect étonnant, hors d'âge. De formation classique, il marquait mal son scepticisme face aux spéculations de son compatriote Fontana. Il portait soutane, ce qui n'était pas très à la mode alors, et qui dans le contexte postconciliaire était un signe d'audace et sans doute de quelques convictions. Il était clair qu'il avait décidé de consacrer une grande partie de sa vie à la recherche historique.

Sa contribution était très utile pour comprendre les subtilités de l'organisation du clergé du xviiie siècle, auquel il paraissait encore appartenir, subtilités qui étonnaient toujours François Furet. Un jour que je le vis à part dans un bureau du boulevard Raspail, il me dit : « Certes, François est ce qu'il est [c'est-à-dire notoirement agnostique], mais c'est un bon garçon. » Avec Marie Flandrin, il faisait le plus gros du travail de recherche. Ils ont contribué tous deux, comme Fontana, à l'ouvrage collectif Livre et société dans la France du xviiie siècle2.

On dit que la recherche historique est un travail de bénédictin. François Furet est sans doute le seul chercheur qui ait eu un bénédictin à sa disposition pour faire ses recherches.

Roger Chartier, tout juste reçu major de l'agrégation, aujourd'hui au Collège de France, passait aussi quelquefois.

L'objet du séminaire était de mettre au point une méthode pour enregistrer sur ordinateur (à l'époque on en était encore aux prémices de cette technique) les 60 000 cahiers de doléances. Tâche gigantesque qui, elle non plus, ne fut jamais, à ma connaissance, menée à son terme. Furet se plaignait de temps en temps d'être obligé, avec ses assistants, de faire lui-même un travail qui aurait dû être fait par les chartistes, si les chartistes avaient été assez modernes pour l'entreprendre.

Il pressentait déjà ce qui allait ressortir de cette étude : le caractère non contradictoire des revendications des Français mises par écrit au printemps 1789, non seulement au sein du Tiers État, mais même entre les trois ordres. L'essentiel des revendications ainsi formulées fut satisfait dès les premiers mois de l'Assemblée constituante, avant la fatale Constitution civile du clergé. La Révolution aurait donc pu en rester là. Hélas, les germes d'instabilité que Burke avait relevés dans le Paris de l'automne 1789 étaient à l'œuvre.

Nous nous délections (François Furet particulièrement) à entendre dans quelle langue châtiée et un peu alambiquée, toute nourrie des Philosophes, ces cahiers avaient été écrits, y compris dans les plus humbles paroisses. La circulation de modèles n'explique pas tout. Nous venions de découvrir les statistiques d'alphabétisation de l'Europe du xviiie siècle. François Furet faisait remarquer ce qui est aujourd'hui bien connu : alors que l'Angleterre investissait déjà dans l'entreprise, la France avait préféré investir dans l'école. Toute la rhétorique révolutionnaire partait de là.

Furet vs Soboul

Mais il se trouve que je rentrais le soir à l'École normale supérieure de Saint-Cloud, haut lieu du marxisme encore dominant. Certes Albert Soboul, historien quasi officiel de la Révolution, membre du Parti communiste, n'y venait plus, mais Jean Bruhat, autre intellectuel organique de ce parti, siégeait au jury concours d'entrée, ce qui obligeait les candidats à se formater – ou faire semblant. Plusieurs élèves suivaient le séminaire de Soboul à la Sorbonne. Pour les étudiants communistes qui rasaient alors les murs, maltraités par les gauchistes qui se plaisaient à harceler les « révisos3 », Soboul et la Révolution française représentaient un point d'ancrage réconfortant, une valeur sûre. Après Aulard, Jaurès, Mathiez, Lefèbvre, la mécanique impeccable de la lutte des classes appliquée à la période révolutionnaire marchait aussi bien qu'une horloge de vieille facture – d'autant mieux, mais ils ne le savaient pas, que, comme devait le montrer Furet dans un important article des Annales, Marx avait construit son modèle d'après elle.

L'approche libérale de François Furet et de Denis Richet représentait pour eux un défi d'envergure. On a du mal à imaginer aujourd'hui la haine qui s'est déchaînée alors à l'encontre de François Furet. Qu'il ait été, à ce qu'on disait, fils de banquier alimentait tous les fantasmes au moment où pointaient, dans le sillage du marxisme, les théories de Bourdieu. Que La Révolution de Furet et Richet4 ait été publiée dans l'édition de luxe de la collection « Réalités » n'arrangeait pas son cas. Albert Soboul était, lui, fils d'ouvrier (en réalité, très vite orphelin, il fut élevé par une tante directrice d'une école normale d'institutrices). Derrière Soboul, la cohorte serrée de ses élèves, communistes orthodoxes – et non gauchistes (la querelle laissait assez indifférents ces derniers, hostiles à l'Université dans son ensemble) –, qui défendaient d'arrache-pied la bastille du maître au cœur de la Sorbonne, avec le secret espoir d'apporter chacun sa modeste pierre à l'édifice grandiose de la science marxiste.

François Furet était d'autant plus embarrassant pour eux qu'il se positionnait à gauche, étant entre autres un des fondateurs du Nouvel Observateur. Je me souviens d'un jour de grève générale, dans une atmosphère de crise aiguë fréquente alors, où on hésita au début du séminaire pour savoir s'il devait être maintenu. Il le fut après qu'il eut demandé d'un air détaché quel était le motif de la grève : s'il s'agissait, dit-il, de revendications catégorielles, pas question qu'il la suive ; en revanche il était prêt à s'y associer pour défendre les libertés, ce qui n'était pas le cas : était alors en cause la loi Marcellin qui menaçait la liberté d'association, censurée plus tard par le Conseil constitutionnel.

Une opposition de classes

Entre les disciples de Soboul et et ceux de François Furet, j'ai réalisé plus tard que, s'il y avait une opposition de classe, elle n'était pas celle que croyaient les premiers. Cette manière qu'avaient alors les étudiants communistes de décortiquer les origines sociales pour rendre compte lourdement du positionnement politique des uns et des autres, loin de faire ouvrier comme ils le croyaient, sentait fort son petit-bourgeois : ces normaliens qui se prétendaient enfants de la classe ouvrière, plus près du peuple il est vrai que les maoïstes et les trotskistes5, venaient pour la plupart de la petite bourgeoisie : instituteurs, fonctionnaires petits et moyens, cadres, commerçants, où il est habituel qu'on analyse, soupèse, compare les positionnements sociaux. Comme les sans-culottes de 1793, ils n'étaient pas de vrais prolétaires ! Ceux qui ont fréquenté la classe ouvrière, la vraie, savent qu'elle est l'opposé de cet état d'esprit. Si un ouvrier vous trouve sympathique, dans une campagne électorale par exemple, et qu'il vous offre un coup de rouge sur le zinc, il ne demandera jamais ni qui vous êtes ni d'où vous venez. La fraternité ouvrière ne se segmente pas.

Et François Furet n'était pas non plus ce qu'ils croyaient. Son libéralisme affiché n'avait, à mon sens, pas grand-chose à voir avec la très louis-philipparde liberté du commerce et de l'industrie. Ni, à proprement parler, avec l'esprit des girondins, dissidents, on l'oublie trop, du club des Jacobins. Il tenait plutôt à l'attitude de cette aristocratie libérale qui, au moins autant que la bourgeoisie, a fait la Révolution, les Mirabeau, Lafayette, La Rochefoucauld-Liancourt, Lameth, Talleyrand et d'autres, marqués par les Lumières et admirateurs du monde anglo-saxon. C'est parmi eux que se recrutèrent les Feuillants, le club modéré. Il avait de cette aristocratie la distance, un peu mélancolique, mais qui portait l'absolu respect des autres, et de leurs opinions. Ses adversaires ne s'en rendaient pas compte : ce qu'ils n'aimaient pas chez François Furet, ce n'était pas le bourgeois, c'était l'aristocrate.

Notes:


[1] Le comble de l'habileté fut atteint par Jacques Lacan dont le séminaire faisait alors fureur : sous un langage abscons, il réussit à déguiser une pensée on ne peut plus traditionnelle pour ne pas dire réactionnaire.
[2] Sous la direction de François Furet, Livre et société dans la France du xviiie siècle, PUF, 1973.
[3] C'est-à-dire révisionnistes, injure adressée par les gauchistes aux membres du Parti communiste, selon la formule employée par Lénine pour disqualifier les déviants de droite.
[4] François Furet et Denis Richet, La Révolution française, Fayard, 1965.
[5] Cette règle avait ses exceptions : certains maoïstes et non des moindres venaient de la classe ouvrière.
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