Fin ou début de l'ère des nations ?

Raymond Aron

N° 144 Hiver 2013

Article


Voilà trente ans que Raymond Aron nous a quittés. Comme chaque hiver nous rendons hommage à notre fondateur en publiant un texte de lui. Nous avons choisi, cette fois-ci, avec l'accord bienveillant de Dominique Schnapper, un texte inédit en français*, daté de l'été 1979.Raymond Aron avait donné ses derniers cours au Collège de France en mai 1978. Pendant l'année 1978-1979, sa première année sans charge universitaire, il a hésité entre trois projets de livres : Le Marxisme de Marx, auquel il avait déjà plusieurs fois songé**, ses Mémoires, auxquels l'incitait Bernard de Fallois, et un livre à la fois philosophique et historique qui prolongerait l'Introduction à la philosophie de l'histoire. Au cours de l'été 1979, il écrivit, nous dit-il***, un premier chapitre pour chacun de ces trois projets. C'est ensuite, après réflexion, qu'il décida d'entreprendre la rédaction de ses Mémoires. Et comme il faisait toujours, après un essai qui ne lui convenait pas, il écarta le texte que l'on va lire, après l'avoir fait dactylographier mais sans le corriger : quarante pages précédées d'une note manuscrite intitulée « Chapitre I – Nation ».Sans doute ce chapitre aurait-il fait partie de l'ouvrage historique et philosophique auquel il pensait. On trouvera, en encadré, plus loin, le texte de cette note manuscrite. Elle donne le plan qu'il pense suivre et ajoute quelques repères d'idées. La rédaction a dû lui prendre une matinée, compte tenu de son rythme de travail habituel. Comme on le verra, ce n'est pas un texte achevé. Au-delà des erreurs qu'a pu commettre la dactylographe (on n'a pas retrouvé le manuscrit), on voit bien que la plume d'Aron court et esquisse. Il pensait sans doute approfondir plus tard et mieux ordonner son propos. Il ne l'aurait certainement pas publié tel quel.Aussi faut-il le lire à la fois comme une tentative et comme un document. Aron s'est essayé à cette réflexion et sa lecture nous incitera à réfléchir aux problèmes qu'il pose. Il faudra comparer cet écrit à d'autres qu'il a consacrés à des questions voisines. Nous ne savons rien de plus sur ses intentions ou sur ce travail, sinon, comme il l'a écrit****, qu'il a renoncé à le prolonger.Le texte dactylographié correspond en gros au schéma qu'il avait préparé dans sa note manuscrite : 1. Nationalités ; 2. Ère des empires ; 3. France, prends garde perdre ton âme (on reconnaît le titre de l'article du Père Fessard écrit pendant la guerre) ; 4. Français-juifs ; 5. Déclin ou ascension des nations. Mais la lecture fait aussi apparaître une très grande différence de ton et de fond entre le quatrième élément (Français-juifs) et ce qui le précède et ce qui le suit. Cette partie, d'un genre tout à fait différent, constitue un essai personnel sur ce qu'il ressent comme Français et comme juif. À sa lecture on pressent qu'Aron éprouvait le besoin de s'exprimer sur lui-même et on peut imaginer que dans les jours qui ont suivi il ait entrepris d'écrire ses Mémoires.La différence entre les deux éléments qui composent ce chapitre et sa longueur nous ont conduit à le publier en deux fois, en séparant cette quatrième partie du reste. Cette séparation, croyons-nous, met mieux en valeur les deux textes, elle permet de les considérer à la fois ensemble et à part.Nos lecteurs trouveront donc dans ce numéro les parties qui forment une analyse historique et politique cohérente et continue du problème de la nation. Ils trouveront, dans notre prochaine livraison, la partie qui constitue un essai émouvant et personnel sur Raymond Aron Français et juif.

J.-C. C.

Si je jette un regard sur mon passé ou sur les années qui s'écoulèrent, depuis les coups de révolver de Sarajevo jusqu'aux bombes de l'Algérie ou aux hostilités aux frontières sino-vietnamiennes, je...

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