De la Vétchéka à l'Internationale tchékiste

Thierry Wolton

N° 171 Automne 2020

Critique


Source: Emmanuel Droit : Les Polices politiques du bloc de l'Est. (Gallimard, 2019, 288 pages.)


Tous les régimes communistes ont mis en place et usé d'une police politique. C'est ainsi qu'il convient de parler de ces « organes », autre appellation donnée à ces forces répressives, et non pas de police secrète comme certains néophytes le font. Si leur fonctionnement était opaque, si leurs agissements restaient discrets pour entretenir la peur nécessaire à leur fonction, elles n'en avaient pas moins pignon sur rue, leur fonction politique était proclamée haut et fort par le parti-État qui voyait en elles un glaive pour anéantir l'ennemi et un bouclier pour se protéger. Rien de secret dans tout cela.

Comme pour tout ce qui concerne le communisme, c'est dans la Russie bolchevique de Lénine que tout a été inventé, et que tout a commencé, singulièrement le rôle et la place dévolue à la police politique dans le dispositif totalitaire créé après octobre 1917. Le modèle bolchevique sera par la suite copié dans tous les régimes épigones. La Commission panrusse extraordinaire de lutte contre la contre-révolution, la spéculation et le sabotage, en abrégé Vétchéka selon l'acronyme en russe, a vu le jour un mois et demi après le coup d'État. D'extraordinaire, la Commission devient vite ordinaire jusqu'à occuper une place centrale dans le dispositif totalitaire mis en place au lendemain de la prise du pouvoir. « Ce qui est capital, c'est que la Vétchéka mette en pratique la dictature du prolétariat », proclame Lénine lors du premier anniversaire de l'organe en question. Après la substitution du prolétariat par le parti, afin de promouvoir en son nom la dictature qui mène au socialisme, Lénine délègue donc à la police politique l'application de son programme. Tous les pouvoirs, tous les moyens sont donnés à la Vétchéka pour faire régner la Terreur rouge, comme la propagande du régime s'en glorifie. « Un bon communiste est un bon tchékiste », précise encore Lénine. L'amalgame entre parti et police politique est consacré. Staline n'a fait que parfaire le modèle. La Vétchéka, rebaptisée en NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures), à l'efficacité renforcée et aux effectifs pléthoriques, est le fer de lance de la Grande Terreur de 1937-1938 qui compte à son actif, si l'on ose dire, « en moyenne » 100 000 morts par mois. La police politique est devenue l'ossature du système soviétique.

Lors de la conquête de l'Europe centrale et orientale dans le sillage de la défaite nazie, l'URSS met en place, dès les premiers temps, des polices politiques locales (aux ordres de Moscou) afin de conforter les pouvoirs imposés. Emmanuel Droit décrit ces mécanismes de domination en insistant sur le côté « universel » de ces polices, bien que chacune d'elles ait été adaptée à la nature spécifique des pays conquis. Le marxisme rêvait d'une internationale prolétarienne, sa mise en pratique se traduit par une Internationale des flics dont l'auteur démonte les rouages grâce aux archives rendues disponibles après la chute du communisme. Son analyse se fonde sur des documents de l'ancien ministère de la Sécurité d'État de la RDA, plus connu sous le nom de Stasi. Elle peut être généralisée à l'ensemble du bloc tant le fonctionnement de ces polices était similaire. La Stasi est un bon poste d'observation dans le sens où elle fut probablement la plus efficace de ces organes répressifs : Moscou a voulu faire de la RDA la vitrine du socialisme en Europe, ce fut une réussite en ce qui concerne le contrôle de la population. Nulle part ailleurs à l'Est le nombre d'informateurs, plus ou moins volontaires, n'a été si nombreux, et la surveillance si performante. L'héritage de la société policière nazie a sans doute facilité ce travail d'encadrement. Sous l'occupation soviétique, l'Allemagne de l'Est n'a quasiment pas été dénazifiée, contrairement à la partie occidentale du pays.

Dans les années d'après-guerre, la paranoïa stalinienne a nui au développement de l'Internationale « tchékiste », nom que se donnaient entre eux les fonctionnaires de ces organes. Chaque police politique se méfiait de l'autre. Les vieilles rancœurs nationales dans cette partie de l'Europe longtemps partagée par les empires n'incitaient guère à la confiance. La coopération s'est vraiment développée à partir de 1956, comme le montre Emmanuel Droit, au moment où les premiers ébranlements du bloc apparaissent, en Pologne et en Hongrie. La sauvegarde du socialisme a vite raison des méfiances initiales, l'entraide devient essentielle pour contrôler et mater les peuples en révolte. Les échanges ne sont pas limités au domaine policier stricto sensu, l'Internationale tchékiste c'est aussi un mode de vie commun avec des privilèges dus au rang de ses membres : magasins spéciaux, lieux de vacances, centres de santé, etc. Les tchékistes ont profité du meilleur de ces régimes à prétention égalitaire, comme la nomenklatura du Parti communiste à laquelle ils appartenaient de plein droit, ainsi que Lénine l'avait souhaité. Les archives mises au jour par l'auteur en donnent de nombreux exemples.

La méfiance est revenue au sein de l'internationale avec les tentatives de réformes de Gorbatchev. La Stasi, meilleure élève du camp socialiste, apprécie peu la perestroïka, encore moins la glasnost qui prétend rendre le monde soviétique plus transparent. Cette tentative de reprise en main, dans laquelle le KGB joue sa partition, déplaît aux policiers est-allemands qui craignent que les « organes » finissent par perdre la main : « Le KGB a cherché à faire de la glasnost une nouvelle arme de combat pour reprendre l'initiative sur le plan intérieur, écrit Droit, la police politique soviétique cherchait à répondre aux aspirations de la société en introduisant des mesures qui visaient en fait à renforcer le pouvoir politique, voire peut-être à “recommuniser” la société civile. » La Stasi comprit alors que Gorbatchev était prêt à sacrifier les marches de l'empire pour préserver le centre, l'URSS. Les rapports se sont dégradés, non seulement avec Moscou, mais aussi avec les polices politiques polonaise et hongroise, en première ligne en cette période d'effondrement du bloc. Les coulisses que révèle Emmanuel Droit sur ces derniers temps du communisme d'État, comme il l'appelle, sont des plus intéressantes.

Cette recherche historique souffre toutefois des limites que l'auteur s'est imposées. En examinant le monde policier à travers ses seules archives et celles concernant les relations des organes entre eux, Emmanuel Droit escamote l'essentiel, à savoir le rôle joué par ces polices politiques à l'encontre des victimes. Celles-ci sont étrangement absentes du livre. Pourrait-on imaginer une étude sur la Gestapo faisant silence sur les exactions commises ? En s'en tenant aux liens institutionnels entretenus par ces polices avec le pouvoir et entre elles, sans donner à voir les conséquences pratiques sur les populations concernées, le sujet se désincarne. Pis, pour l'auteur, l'Internationale tchékiste ne semble avoir eu pour unique fonction que la lutte contre l'ennemi capitaliste. Ne tombe-t-il pas dans le piège de ces archives qui, justement, s'autoglorifient de dresser le meilleur rempart face aux agressions extérieures ? Le prisme choisi lui fait même regretter que les populations victimes restent parfois animées d'un esprit de revanche à l'encontre de ces tchékistes depuis l'effondrement de ces régimes. Encore une fois, raisonnerait-il de même à propos de la police politique nazie ? On peut encore regretter qu'en conclusion l'auteur n'aborde pas la question de la reconversion d'une bonne partie des tchékistes dans les affaires, et des services qu'ils rendent aux pouvoirs corrompus qui ont fleuri derrière l'ancien Rideau de fer. Ces manques limitent l'intérêt de l'étude sur ce sujet pourtant novateur.