Correspondance d'Alexis de Tocqueville et François Buloz

Hervé Robert

N° 169 Printemps 2020

Article


François Buloz voulut compter Alexis de Tocqueville parmi les auteurs de sa Revue des Deux Mondes. Et jamais Tocqueville n'écrivit pour elle. Il lança sa première sollicitation en septembre 1837 et renonça seulement en octobre 1857 au vu des lettres conservées par Tocqueville dans ses papiers. Il relança son interlocuteur pendant deux décennies. Il fit intervenir des amis communs. Rien n'y fit. Tocqueville n'envoya jamais aucun article à Buloz. Leur dialogue épistolaire, demeuré en grande partie inédit1, témoigne d'une collaboration inaboutie.Après avoir publié le 15 avril 1840 un chapitre de la seconde Démocratie en Amérique, avant la sortie de l'ouvrage, Buloz attendait de Tocqueville un travail original. Les deux correspondants tâtonnèrent sur le sujet à traiter. Buloz proposa l'examen de la vie publique du Prime Minister Lord Palmerston. On tomba d'accord en 1841 sur une étude consacrée aux Indes britanniques. Tocqueville n'exécuta pas son engagement épistolaire.Dans les premiers temps de l'Empire, Buloz mobilisa des amis communs pour le convaincre de répondre à l'appel qu'il renouvelait. Vivien de Goubert réclama la contribution de Tocqueville à une œuvre pie de la cause libérale. « Il me paraît que nous devons dans un intérêt plus général et plus élevé soutenir la Revue des Deux Mondes. Elle ne s'est pas livrée au gouvernement, elle a reçu les articles que nos amis Cousin, Rémusat, Villemain lui ont envoyés et qui n'étaient pas moins désagréables au pouvoir actuel par le nom de leurs auteurs que par leur contenu. Elle est une feuille d'opposition, si on peut encore se servir de ce nom. Nous pouvons y déposer les bonnes paroles et en faire la messagère de nos idées. Sa publicité est énorme : 7 000 exemplaires, dont plus de moitié pour l'étranger. Je crois donc qu'il nous importe beaucoup de ne point la laisser tomber, ni même dépérir. Buloz, dans ce but, demande notre concours pour sa rédaction et m'a prié de faire appel à mes amis. Votre nom s'est présenté le premier. Il doit vous en écrire et me dit même que vous lui aviez promis quelque chose. Je désirerais bien que vous répondissiez à son appel. Votre nom est de ceux qui aideraient le plus au succès et à la popularité. Vous savez que des ouvrages excellents ont d'abord paru dans la revue et n'y ont rien perdu de leur valeur. Détachez donc quelques pierres de votre écrin et prêtez-les-lui2. » Charles de Rémusat, qui connaissait les réticences de Tocqueville à se plier aux exigences d'un article de revue, lui délivra quelques conseils : « Je regarderai comme une grande bonne fortune pour la revue que vous veuillez bien y écrire, et je désire bien de m'y voir côte à côte auprès de vous. Je ne vous conseillerais cependant pas d'y jeter par avance les idées de votre futur ouvrage sur la Révolution, ni de le mettre en fragments avant de le mettre en volume. Je l'ai fait quelquefois ; mais, ayant commencé par être journaliste, je m'en ressens. Vous avez eu de tout autres débuts ; votre manière est autre, n'en changez pas. Mais il me semble que vous pourriez des matériaux que vous avez réunis former quelque morceau tel qu'une des longues notes de votre livre, et qui répondrait indirectement à telle ou telle des objections qu'il a pu rencontrer. Vous avez aussi sur l'Allemagne des notes intéressantes, et vous feriez bien d'en tirer parti3. »Tocqueville justifiait son abstention par sa santé délabrée. Il jugea opportun en décembre 1853 puis en juin 1856 de recommander à Buloz son grand ami Beaumont et l'ancien préfet et député Rivet. Il finit par culpabiliser de sa procrastination et confia son embarras à Beaumont. « Toutes les fois qu'on me parle maintenant de Buloz, on me jette dans un mortel embarras. Je lui promets depuis des années un article et quand j'arrive à vouloir remplir ma promesse faite très sincèrement, je me vois tantôt pour une raison, tantôt pour une autre, dans l'impossibilité de faire ce que j'ai promis. En ce moment surtout, je crois que ce serait perdre une année et briser entièrement le cours des études nécessaires à ce grand ouvrage que de faire ce qu'on me demande et ce à quoi, au fond, je suis impropre. Mais comment m'en tirer avec Buloz ? »4Après une ultime relance de son correspondant, Tocqueville mit un terme à leur dialogue épistolaire en formulant un aveu d'impuissance dans sa lettre du 19 octobre 1857, la dernière conservée : « La principale raison qui m'empêche de vous satisfaire est, en vérité, celui-là. Je ne sais qu'écrire et comment écrire, en fait d'article de revue et comme morceau détaché propre à être placé de cette manière. Cet aveu parfaitement sincère vous montrera du moins que ce n'est point la mauvaise volonté qui me retint. »

HERVÉ ROBERT

Sollicitations François Buloz à Alexis de Tocqueville Paris, le 11 septembre 1837 Monsieur, Vous avez bien voulu, dans le temps, me promettre un fragment pour la Revue ; vous m'obligeriez vivement de me le donner bientôt. Il nous est facile de détacher ce...

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