Conversations avec le vieil Harold (I)

Harold Kaplan, Philippe Meyer

N° 129 Printemps 2010

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Harold Kaplan n'était pas de ceux qui convoquent les trompettes de la renommée et leur distribuent une partition écrite par leurs soins. « J'étais là, telle chose m'advint » serait plutôt la phrase qui donne le mieux l'idée qu'il se faisait d'une vie dont le lecteur de ces entretiens entreverra à quel point elle a été remplie. Ou plutôt à quel point il l'a remplie. À plus de quatre-vingt-dix ans, politique, diplomatie, littérature, musique, histoire, journalisme, gastronomie, édition, peinture, sculpture, cinéma restaient autant de sujets de curiosité et de libre examen pour cet Américain de Paris dont la bibliothèque était une fenêtre largement ouverte sur le monde comme sur le temps. On pouvait le trouver chez lui discutant en anglais de Locke avec son petit-fils ivoirien, questionnant son gendre brésilien sur la psychanalyse, interrogeant sa petite-fille israélienne sur la situation au Moyen-Orient, parlant cuisine et restaurants avec son autre petite-fille américaine, évoquant avec un ami de passage l'avenir des musées français après Abou Dabi, évoquant la musique indienne dont l'un de ses fils est devenu un spécialiste, discutant les positions des néoconservateurs dont son autre fils est l'une des plumes, ou débattant des élections aux États-Unis ou en France avec sa fille romancière française, dans un tourbillon affectueux d'accords et de désaccords. Il est mort à l'automne dernier, comme un ancien Romain, après avoir dit adieu à ceux qu'il aimait, sans la moindre affectation. J'avais pris l'habitude de l'appeler le vieil Harold, tant il me faisait penser au vieux Nestor, le vieillard favori d'Homère.À tant voir le vieil Harold s'intéresser au monde et aux autres, l'idée ne pouvait que me venir de le faire parler de lui pour les auditeurs de France Culture, désormais pour les lecteurs de Commentaire – plus d'un doit posséder ces deux qualités. Davantage qu'un récit, il s'agit d'une suite de conversations à bâtons rompus. La conversation est un genre – un art ? – que France Culture cultive avec une douce obstination. Elle est à l'interview ce que la promenade est au jogging. Promenons-nous donc avec Harold Kaplan, un pied dans chaque siècle, de la Pologne encore soumise aux tsars à la candidature de Barak Obama (ces conversations eurent lieu en octobre 2008, à quelques semaines de l'élection présidentielle américaine), de la patiente recherche d'un universitaire d'autrefois à l'impatience électronique des internautes d'aujourd'hui, de Raymond Queneau à Saul Bellow, du Newark des charpentiers immigrés dont il était issu au Vietnam des généraux, de Chicago à Saint-Germain-des-Prés, dont cet États-Unien me semble avoir été le dernier authentique indigène. Son ami Robert Scipion, romancier mais aussi Paganini des cruciverbistes, soumit un jour à la sagacité des lecteurs du Nouvel Observateur cette définition d'un mot en onze lettres : « fait du neuf avec du vieux ». Ceux qui connaissaient le vieil Harold n'avaient aucun mal à trouver la réponse : « nonagénaire ».

Ph. M.

De Chicago à Paris par Alger. Premier entretienPhilippe Meyer. — Harold Kaplan, nous voici embarqués pour une semaine de conversation avec vous1. Vous êtes né en 1918, vous habitez en France depuis presque un quart de siècle. Vous êtes citoyen américain, vous êtes né dans le New Jersey. Vous êtes un...

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