Contre l'essentialisme

La notion de progrès dans la conception islamique de l'homme et du monde

Adonis

N° 153 Printemps 2016

Article


La place du poète Au musée du Louvre, dans les salles romaines, on s'approche d'un homme élégant, en veste, le visage soucieux : son visage est noble, ses cheveux sont comme une abondante couronne ; cet homme a un âge certain, mais on ne le dirait pas vieux, tant il est vif. Dans une brasserie de Saint-Germain-des-Prés, encore, on vient lui parler, à sa table. Dans un café antique de Santiago-du-Chili, à déjeuner, on vient le voir. Et on lui demande : « Monsieur, êtes-vous Adonis ? » Parfois, on lui demande une photo pour prouver que, oui, on a été à côté d'Adonis – à côté du poète. Adonis a quatre-vingt-six ans cette année. Et c'est plus que jamais un jeune homme. Né en 1930 en Syrie, à l'époque du mandat français au Levant, vivant à Paris depuis près de quatre décennies, il représente une voie rare dans les chemins du monde contemporain – une voie inactuelle : la poésie. La poésie, dans notre Occident, n'est plus la forme triomphale de la cité qu'elle était il y a encore soixante années. Plus de Victor Hugo, plus d'Aragon : plus de grand poète national. Adonis est le grand poète de la nation arabe. Des universités portent son nom. Son œuvre a été interdite pendant de très nombreuses années dans bien des pays du monde arabe, et elle l'est encore pour certains. Mais dans les élites on murmure ses vers ; les étudiants en quête d'un monde meilleur, quand il vient lire une œuvre, psalmodient avec lui sa parole. Quand il s'exprime dans Al-Hayat, le grand quotidien arabophone publié à Londres, le monde entier le lit et écoute. La Repubblica, le Corriere della Sera, El País, la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Die Zeit, et tant d'autres publications attendent son jugement. Considéré comme la « conscience morale » du monde arabe, il tient un rôle que personne ne peut tenir – sauf lui. Son prestige, il le doit à sa gloire de poète : dans un âge où la poésie n'a plus grande prise sur le monde, il est poète, et il a prise sur le monde. À une époque où la poésie a renoncé à beaucoup de ses ambitions, a délaissé l'épopée et la cosmologie, l'Histoire et les grands récits, Adonis en tient les fils. N'est-il pas l'auteur d'un poème en trois volumes intitulé Al-Kitab – Le Livre  ? Dans sa poésie, les figures apparaissent, venues du monde des morts et des naissants à venir ; les choses et les êtres sont en transmutation permanente ; rien n'est jamais stable, et pourtant tout reste ; le chaos est une personne qu'il cherche à embrasser ; les mains sont l'instrument céleste. Adonis accomplit l'activité glorieuse de poète, laissée de côté par manque de génies. Cette ampleur de vie donne un éclat à son regard, et fait résonner sa voix plus loin. Il est une des si rares figures, dans notre monde, dont on peut parler au parfait, mettant en évidence l'aboutissement déjà d'un cheminement, et sa poursuite. La revue Chi'ir a, dans les années 1960, fondé le modernisme arabe ; il en était l'initiateur ; sa peinture des villes occidentales en langue arabe a changé la perception d'un monde ; ses grands récits sont venus présenter une alternative impossible à ceux de la répression. C'est un poète, et c'est aussi un savant : docteur ès lettres arabes de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth avec une thèse qui a profondément changé la lecture de son histoire poétique, Le Fixe et le Mouvant, parue en 1975, il a enseigné au Collège de France en 1984, à l'invitation d'Yves Bonnefoy, et poursuivi une activité de recherche. C'est parce qu'il retourne justement les récits historiques, si bien connus de lui, qu'il est capable de contempler le présent. C'est notamment à lui qu'on doit la redécouverte du grand mystique, dont l'œuvre n'est transmise que par un manuscrit et des citations éparses, Al-Niffari. Il a ainsi présenté des conclusions de sa quête dans des essais, qui représentent comme la pointe de son œuvre, vers le monde. Cette érudition et cette vigueur poétique le mènent à reconsidérer sans cesse les chronologies figées, à revenir sur les renoncements métaphysiques. Poète, savant, Adonis est aussi un homme qui aime utiliser ses mains, son corps, et sa voix. Il lui arrive, souvent, de lire avec un accompagnement de musique ; et, de plus en plus, il réalise des poèmes visuels, qu'il nomme « rhakima », un terme entre le collage et le dessin ; des textes qui mêlent objets trouvés, encre répandue, et écriture de poèmes d'autres auteurs qu'il se dicte à lui-même, ces mêmes œuvres qui ont formé son identité de poète. Ce corpus d'œuvres visuelles n'a cessé, depuis la fin des années 1990, de se développer, et a donné lieu à de nombreuses expositions, encore récemment en 2015, dans l'espace d'exposition personnel du couturier Azzedine Alaïa. Adonis est en compagnonnage avec les autres créateurs : danseurs, artistes – il est l'auteur, en 2015, avec Adel Abdessemed, de l'ouvrage La Peau du chaos et mène avec sa fille Ninar Esber, elle-même artiste, un projet dans lequel elle le filme lisant toute son œuvre –, cinéastes – il joue dans le film d'Alejandro Jodorowsky, Poesia Sin Fin, qui sortira en 2016. C'est une figure centrale de notre monde, qui le traverse en toutes parts dans cette identité de l'être humain universel par excellence et en même temps si crucialement individuel – le poète. Adonis pense beaucoup à l'identité : et la sienne se révèle, dès le début, en tension. Le nom qu'il s'est choisi est celui d'un dieu phénicien, qui est aussi un héros grec. On voit déjà apparaître le sens d'une identité qui inclut les différences et les intègre en elle. Il a étudié au lycée français, et sa langue, aujourd'hui, est aussi le français. Ses valeurs – la laïcité, l'humanisme, l'artiste – ont traversé le prisme de l'Occident. Mais son nom – il est resté sur son passeport – est bien Ali Ahmed Saïd Esber. Et ce nom, il ne l'a pas changé : c'est celui que portent ses filles. Il est arabe, et cette histoire qu'il ne cesse d'examiner, à laquelle il fait subir une critique intellectuelle, humaine, sans compromis, c'est la sienne, et il le sait. Il ne cherche pas – n'a jamais cherché – à s'exclure de l'identité arabe : il en connaît les menaces, les dangers, les tiraillements ; mais il sait aussi où – dans les marges, chez les personnes – chercher les lumières auxquelles il aspire si désespérément. S'il emploie souvent le terme « revisiter », ou celui de « relire », c'est parce que cette lecture et cette visite du musée des livres, des savoirs, des pensées et des images de sa civilisation doivent en permanence être redécouverts. C'est ainsi qu'il peut, dans un poète persécuté, voir la possibilité manquée par le monde arabe. Sa pensée, nourrie de sa vie et de son savoir poétiques, existant dans un monde de poésie essentiellement libre là où tout le reste n'est que contrainte, lui permet de voir les choses comme personne d'autre que lui ne le peut. Au temps de la « Révolution » syrienne, il a très tôt interrogé les soubassements d'une révolte « née dans les mosquées », et ne posant pas les questions essentielles de l'homme – c'est-à-dire de la femme. On se rend compte aujourd'hui de la vérité de son approche : il a su mettre en évidence ce que nous ne voulions pas voir, car nous n'acceptions que ce que nous recherchions. Ce regard n'est pas celui de l'enquêteur sur le terrain – même si, en conscience morale qu'il est, on le tient au courant de ce qui se passe dans tous les pays du monde arabe, tout le temps ; c'est celui du poète qui connaît les cœurs, a sondé les profondeurs du passé et peut ainsi, comme très peu d'autres, lire le présent et le futur. Il peut ainsi, comme dans ce texte prévu pour une intervention aux Nations unies et finalement publié en clôture du volume d'entretiens avec Houria Abdelouahed intitulé Violence et Islam (Seuil, 2015), sentir mieux que beaucoup le poids des institutions du pouvoir, leur capacité d'oppression jamais niée dans l'histoire du gouvernement des hommes ; et, surtout, percevoir la gloire des individus, des personnes humaines, qui acceptent d'exister en liberté. Par sa propre vie, par sa pensée, par sa poésie, il enseigne à être libre ; il montre dans son propre être ce que peut signifier un concept grandiose d'identité : l'attirement de tous les autres en soi, la perpétuation de son être ; l'amour et la joie, la gravité et la tristesse ; et, surtout, tenant tout cela, l'ambition du poème, dans laquelle tout s'origine et où enfin tout vient se consumer.

DONATIEN GRAU

Trois piliers La conception de l'homme et du monde qui règne dans l'islam se fonde sur trois piliers. Le premier : la prophétie islamique est la dernière des prophéties. Et le prophète de l'islam est le sceau des prophètes. Lui-même a dit : « Après moi, pas de prophète...

Pour lire la suite, achetez l'article