Considérations autour de la société bloquée

Jean-Louis CARILLON

N° 160 Hiver 2017

Lettres


[NDLR : Nos abonnés ont reçu, en même temps que le précédent numéro (Commentaire, n° 159, automne 2017), un cahier consacré à Stanley Hoffmann (« De Sciences Po à Harvard. Stanley Hoffmann, 1928-2015 »). Sa lecture a incité l’un de nos abonnés à nous écrire à propos de la notion de « société bloquée ». On lira ici sa lettre. Michel Crozier a emprunté cette notion à Stanley Hoffmann pour décrire la France des années 1930 à 1950. Ajoutons que la revue tient ce cahier à la disposition de ses lecteurs non abonnés.]

26 octobre 2017

Monsieur le Directeur,

Après vous avoir sincèrement remercié et félicité pour votre livret consacré à Stanley Hoffmann, un obscur élève du fond de la classe peut-il se permettre de mettre en cause l’analyse du Maître ? Celui-ci, comme Raymond Aron, y était toujours disposé.

En réalité, l’archétype de la société bloquée est l’Ancien Régime au temps de Louis XVI : société tellement effervescente et tellement bloquée qu’elle s’est cassée. Aucun régime ne lui succéda réellement : la Révolution française, archétype (unique ?) de la révolution, était immaîtrisable et la cicatrice ne ne ferma jamais.

La IIIe République de 1878 à 1934 ne réussit pas à créer une harmonie réelle « entre société, système politique et vision du monde extérieur » : elle ne réussit qu’à gagner les élections et à mettre un voile sur les antinomies profondes nées de la révolution, voile qui se maintint par miracle et contre toute attente : légitimisme, orléanisme, bonapartisme (chers à René Rémond), mais aussi cléricalisme, boulangisme, antisémitisme, anarchisme, socialisme ; le colonialisme ne créa pas davantage une unanimité (même en ce qui concerne l’Algérie pour laquelle la question de 1830 : qu’en faire ? ne fut jamais résolue). Seule la défaite inattendue, écrasante, humiliante, de 1870 conforta un nationalisme unanimiste (mais sans accord sur ses fins ni ses moyens). 1871, malgré la répression de Thiers, laissa la plaie sociale et culturelle ouverte bien que contenue. La IIIe République de la guerre de 14-18 n’est pas celle des équilibres apparents de l’avant-guerre ; après 1918, il n’y a pas que le franc-or qui est remis en cause mais tout le tissu social et mental tremble sur ses bases, d’autant que le Parti communiste français bouleverse la donne.

La césure de 1934 paraît séduisante mais ce n’est là aussi qu’apparence : 1934-1940 n’est que l’exacerbation des passions nées au xixe siècle dans le contexte d’une tragédie qui dépasse la France ; la coupure est en réalité 1940, même si Stanley Hoffmann (et grâce à lui Robert O. Paxton) a su faire reconnaître que Pétain l’infâme était aussi le produit de cette longue histoire.

Bien cordialement,

JEAN-LOUIS CARILLON

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