Comment répondre aux attentes des Européens ?

Thierry Chopin, Jean-François Jamet

N° 155 Automne 2016

Article


« Là où est le danger, là aussi croît ce qui sauve. »

HÖLDERLIN

 

Il ne faut ni négliger ni craindre les effets du Brexit. La Grande-Bretagne a pris une décision que l’on peut regretter mais que l’on peut expliquer. D’abord, un Premier ministre, too clever by half, diraient ses compatriotes, a choisi les voies de la démocratie directe dans le plus vieux pays parlementaire du monde. Il en est résulté cette déconvenue. Bagehot avait pourtant expliqué la supériorité de la représentation : un Parlement informé vaut mieux qu’une opinion sensible à la démagogie. La GrandeBretagne, autant que le reste de l’Europe, subit les conséquences d’une immigration mal contrôlée qui accroît l’hétérogénéité des populations et nourrit les discordes. Elle subit aussi les effets de la mondialisation ou, si l’on préfère, du libre-échange, source d’instabilité et plus encore d’inquiétude. Il ne fait pas de doute que le libre-échange, en favorisant les spécialisations et en élargissant les échelles de production, contribue à l’enrichissement du monde. Mais il le fait en causant autant de troubles. Les économistes, ses défenseurs attitrés, devraient se souvenir que Ricardo souhaitait l’échange international des biens pour éviter justement les migrations qui rompent « l’attachement naturel des peuples » à leur terre. Cournot redoutait un libre-échange trop immé- diat à cause des bouleversements qu’il entraînait dans la production. Enfin, Pareto montrait que le libre-échange, en rompant les aspirations à la stabilité, qui sont aussi constitutives des sociétés que les aspirations à la mobilité, menaçait l’optimum social qui ne correspond pas nécessairement à l’optimum économique. Pour ces raisons, le mariage de l’économie et de la politique reste toujours difficile. L’Union européenne n’est responsable ni du libre-échange ni des pressions migratoires, elle en subit les effets négatifs, parce qu’elle ne se donne pas les moyens d’y remédier, alors qu’elle serait en ces domaines bien plus efficace que les nations. Cela dit, le Brexit n’empêchera pas le mouvement politique qui progressivement fédère les nations européennes. Ce mouvement a connu d’autres crises : l’échec de la Communauté européenne de défense ou celui du premier projet de Constitution. Il surmontera celle-ci comme il a surmonté les précédentes. Car il naît de la profonde unité de la civilisation européenne et du souci des nations qui en portent l’héritage de ne pas figurer au « balcon de l’histoire » mais de jouer le rôle qui leur permettra d’en rester de grands acteurs. Or, ce rôle mondial, les petites nations qui constituent l’Europe ne pourront le jouer qu’en unissant leurs forces et leurs volontés. C’est la raison pour laquelle une grande partie de ce numéro est consacrée aux consé- quences du Brexit et à l’avenir de la construction européenne. Jean-Louis Bourlanges et Michel Duclos réagissent à l’événement et tracent les chemins possibles de la négociation entre l’Union européenne et la Grande-Bretagne. Alain Lamassoure, Thierry Chopin, Jean-François Jamet dessinent les réformes à accomplir pour rendre l’Union européenne plus active et plus conforme aux aspirations des peuples européens. Xavier Ragot donne un exemple précis d’une novation possible au sein de la zone euro, noyau central de l’Union. Sur une tout autre question, celle de la Cour européenne des droits de l’homme (qui siège à Strasbourg, sans être une institution de l’Union et qui comprend des pays non européens comme la Turquie et des pays peu démocratiques comme la Russie), il était souhaitable de faire le point. Nul n’était mieux qualifié que Jean-Louis Costa qui, après René Cassin, a été le deuxième Français à présider cette Cour. Il entend dissiper les inquiétudes qu’elle a pu susciter. Inquiétudes qu’exprime Pierre Lellouche. On lira les citations de Jean Monnet qui accompagnent ces articles. Elles disent une chose simple : l’Angleterre fait évidemment partie de l’Europe par la géographie, par l’histoire et par la civilisation. Elle s’écarte aujourd’hui des institutions de l’Union européenne. N’en doutons pas, elle y reviendra quand l’Union aura fait la preuve de sa légitimité politique.

J.-C. C.

 

Les défis auxquels les Européens sont confrontés appellent à repenser et à relancer la construction de l’Europe unie. Ils ne doivent pas être traités séparément, de manière fragmentée, mais au contraire mis en perspective. Ils mettent en jeu la capacité des Européens à être unis face à la succession des crises qu’ils doivent affronter. Or cette unité ne va pas de soi aujourd’hui et, bien au contraire, des tensions politiques très fortes menacent la cohésion et la stabilité de l’Union européenne. La construction européenne est en effet menacée : en tant qu’espace sans frontière interne, elle fait craindre la contagion des crises de la périphérie (géographique ou économique) vers le cœur de l’Union sans avoir les moyens suffisants d’y répondre et d’assurer une réponse collective et solidaire. La Pax Europaea, qui a valu à l’Union européenne le prix Nobel, n’assure pas pour autant la paix sociale face à la crise économique, la sécurité intérieure face au terrorisme ou la protection des frontières exté- rieures. La perception de cette incapacité de l’Union à défendre ses membres, à l’exception du domaine monétaire, la situe à l’opposé des autres fédérations ou confédérations, où elle fonde au contraire l’identité collective et la légitimité politique des institutions communes. Sans surprise, les citoyens se tournent vers les États, pourtant souvent affaiblis économiquement et politiquement, parce qu’ils concentrent encore l’essentiel des fonctions régaliennes et de protection des citoyens. Pourtant les enquêtes d’opinion montrent que c’est sur ces sujets que les citoyens européens souhaitent une action plus forte au niveau européen. Ainsi, 82 % des Européens attendent une intervention plus importante de l’UE dans la lutte contre le terrorisme, 77 % dans la lutte contre le chômage, 75 % dans la lutte contre la fraude fiscale, 74 % sur la question migratoire, 71 % sur la protection des frontières extérieures et 66 % en matière de sécurité et de défense (selon l’enquête « Les Européens en 2016 », Eurobaromètre spécial du Parlement européen, juin 2016). Dans ce contexte, nous devons définir les conditions d’un renouvellement du projet européen visant notamment à lui donner les moyens de répondre aux attentes des Européens en matière économique, de politiques de sécurité et de garantie de l’état de droit.

T. C. et J.-F. J.

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