Bertrand Collomb (1942-2019)

N° 167 Automne 2019


Bertrand Collomb (1942-2019)

 

Homme d’action, esprit éclairé, figure du capitalisme français (et auteur de plusieurs articles dans Commentaire), Bertrand Collomb, président-directeur général du groupe Lafarge de 1989 à 2003, président de 2003 à 2007, vient de disparaître le 23 mai 2019. Né à Lyon le 14 août 1942, fils et petit-fils de polytechniciens, cet X-Mines est entré chez Lafarge en 1975, après un passage dans des postes administratifs et ministériels. Son séjour à l’université d’Austin en 1971 l’introduit au management et enclenche un tropisme américain qui verra ce passionné de cheval acquérir avec son épouse Caroline un ranch en Virginie.

Directeur régional, directeur général puis président de Ciments Lafarge France, il redresse à partir de 1985 l’américain General Portland, acquis par le groupe aux États-Unis, réalise sa fusion avec les activités canadiennes au sein de Lafarge Corporation, une double réussite qui lui permet de succéder à Olivier Lecerf à la tête de ce qui s’appelle alors Lafarge Coppée. Au sein du triumvirat qu’il forme avec Bernard Kasriel et Jacques Lefebvre, Bertrand Collomb conduit la multinationale française dans la « grande transformation » du tournant du siècle. Corseté par le contrôle des prix et des changes, les réglementations nationales, le monde cimentier s’ouvre brutalement à l’économie mondiale. Fort de son apprentissage dans les économies dérégulées du Canada et des États-Unis des années 1950 aux années 1980, Lafarge accède à un espace mondial multiplié par trois ou quatre. Porté par le boom de la construction mondiale et donc de la demande de ciment et de matériaux de construction, il plante un peu partout ses drapeaux, dans l’ex-Europe de l’Est, en Asie (Chine notamment), dans les pays émergents (Maroc, Turquie), etc.

Catholique pratiquant soucieux du rôle des hommes dans l’entreprise, dans la lignée de la démarche Lafarge forgée avant lui par Marcel Demonque, puis par Olivier Lecerf avec les Principes d’action, aidé par les conceptions du professeur belge Philippe de Woot, Bertrand Collomb développe une vision humaniste de l’entreprise et du management dans son groupe et à l’extérieur, proposant le modèle d’une entreprise européenne équilibrée, attentive à ses collaborateurs comme à son environnement. Celui qui relance l’Institut de l’Entreprise de 1996 à 2001 et sera élu à l’Académie des sciences morale et politiques en 2001 multiplie et favorise les réflexions sur le management interculturel, le leadership dans l’entreprise, le développement durable… L’un des rares dirigeants présents à la conférence de Rio en 1992, il introduit la dimension environnementale dans son groupe : signature en 2000 d’un partenariat mondial entre WWF et Lafarge, adhésion au World Business Council for Sustainable Development (qu’il présidera par la suite), participation à la commission Coppens qui élabore en 2003 une Charte de l’environnement. Dans Plaidoyer pour l’entreprise, Bertrand Collomb soulignait : «Une great company, c’est une entreprise qui réussit vraiment, c’est d’abord une vision partagée, avec des clients satisfaits et des équipes motivées… et le reste vous sera donné par surcroît.»

Le reste c’est la financiarisation de l’entreprise à propos de laquelle le président de Lafarge constate qu’elle occupe désormais une part de plus en plus grande de son temps via la nécessité de rendre compte aux analystes financiers des résultats quotidiens et notamment de la progression du résultat par action : « Ma réponse a été simple : si les résultats n’augmentent pas, les investisseurs ne viendront pas. » Bertrand Collomb jette les bases d’une réflexion bien actuelle, inscrivant l’efficacité économique et ses résultats dans le temps long industriel.

Le pari a-t-il été remporté par Lafarge ? Les acquisitions des Britanniques Redland (1997) et surtout Blue Circle (2007), puis de l’Égyptien Orascom (2007) accroissent l’endettement du leader mondial des matériaux de construction qui se recentre sur le socle cimentier avant qu’éclatent la crise de 2008 et le printemps des pays arabes. Réalisée par Bruno Lafont, le successeur désigné par Bertrand Collomb, la dernière opération fait entrer des actionnaires de poids, Nassef Sawiris, Albert Frère et Paul Desmarais, qui pèseront dans la fusion avec le suisse Holcim à partir de 2014. Dans une logique d’effet d’échelle et d’importations accrues, président d’honneur et administrateur, Bertrand Collomb entérine celle-ci afin de voir émerger un ensemble européen équivalent aux autres géants mondiaux, notamment chinois. La constitution de Lafarge-Holcim qui tourne à l’avantage du second avant même que survienne la calamiteuse affaire syrienne qui voit Lafarge accusé de collusion avec le jihadisme assombriront les dernières années de celui qui avait voulu construire une entreprise mondiale humaine et responsable. Le défi reste ouvert.

 

FÉLIX TORRES