Athées, agnostiques et déistes au XVIIIe siècle

N° 132 Hiver 2010

Article


Guy Chaussinand-Nogaret, avec qui je vais m'entretenir, a publié chez Fayard, en 2009, un livre intitulé Les Lumières au péril de bûcher. Savant historien, il a consacré une partie de sa carrière à l'étude des athées du xviiie siècle, avec une prédilection pour Helvétius et pour d'Holbach. La famille d'Helvétius est venue d'Allemagne, et passée par la Hollande elle-même agnostique de temps à autre. Elle s'est rendue à Paris sous Louis XIV. À vingt ans, Helvétius, destiné à devenir un parangon de l'athéisme, est déjà riche grâce au soutien de la reine Marie, épouse de Louis XV. La fortune dont il jouit lui permet de se livrer à sa passion : la libre pensée. Il exploite en particulier le thème des « trois imposteurs » (Moïse, le Christ et Mahomet), auteurs du trio des grandes religions, « mystificateurs et charlatans ». Ils auraient utilisé, selon notre philosophe, leurs prétendues révélations pour imposer leur autorité personnelle. Helvétius, intellectuellement, est proche de Diderot. Tout ce qui constitue l'esprit de l'homme, selon Helvétius, provient des sens et des associations d'idées, thème emprunté à Condillac et Locke. Les sensations restent les principales génitrices du système anthropique : l'homme extérieur et sensible a confectionné au bout du compte l'homme intérieur, réflexif et pensif.Helvétius diffuse prudemment ses idées antichrétiennes, dans le cadre d'un salon où défilent la plupart des intellectuels européens. L'un des livres « helvétiens » majeurs, De l'esprit, donne lieu à une condamnation d'origine ecclésiastique, laquelle en fait un best-seller aux innombrables éditions, diffusé illico en France et hors de France. Helvétius est un contemporain à peu près exact du règne de Louis XV. Son continuateur en athéisme, d'Holbach, fait partie, lui, de la génération prérévolutionnaire. D'abord vaguement déiste, d'Holbach devient athée, discrètement militant ; fondamentalement, fougueusement anticatholique.Au xixe siècle, il faudra attendre Nietzsche et Marx pour rencontrer des penseurs de gros calibre eux aussi, dont l'athéisme virulent rejoindra celui d'une certaine philosophie antérieure, celle des Lumières. De nos jours, on pourrait plutôt parler de l'athéisme comme d'un long fleuve tranquille, avec quand même quelques cataractes agressives, et reposant de manière « basique » sur le lit confortable de l'indifférence religieuse.Dira-t-on pourtant que la pensée philosophique du xviiie siècle, au temps des lourds sarcasmes et des grossièretés antireligieuses d'un Voltaire, a quelquefois jeté l'enfant avec l'eau du bain ? Je veux dire cet enfant qui deviendra le Christ à trente-trois ans bien sonnés : son influence, même combattue, même critiquée de toutes parts, demeure capitale, souvent positive (y compris en dehors des religions établies), dans toute notre culture occidentale, débordée ou débordant elle-même sur l'ensemble d'une civilisation planétaire.On reviendra, au terme de ce parcours chronologique, à cette fin du xviiie siècle qui vit le triomphe momentané des déchristianisateurs.Un prêtre du diocèse d'Evreux nommé Leconte quitta l'État ecclésiastique au temps de cette déchristianisation (automne 1793). Il se maria, à l'instar de son évêque. Ses motivations étaient multiples et il y avait la peur. Les prêtres constitutionnels, dont il était, se trouvaient souvent les plus menacés, car exposés à toutes les insultes des anticurés dans les villes. L'amour, il est vrai, était au rendez-vous, le ci-devant prêtre allait en effet épouser une jeune fille de son milieu social, peuplé d'artisans et de petits commerçants. Un enfant naquit de cette union, un an après les noces, et reçut le prénom significatif de « Désiré ». L'ex-prêtre devait renoncer par la suite au nom qui était le sien ; il s'appelle dorénavant le citoyen Lefranc, au lieu de Nicolas Leconte, mutation onomastique significative.Leconte/Lefranc déclare aux membres de son district : « je ne vous dirais point qu'en faisant les fonctions de prêtre, j'ai été un charlatan. J'ai eu une différente idée des ministres de tous cultes et je respecterai toujours la foi des autres. Il me suffit d'annoncer qu'ayant été engagé dans l'État ecclésiastique contre mon gré, je profite avec plaisir de la liberté pour cesser des fonctions à peu près inutiles dans notre gouvernement actuel ».Charlatanisme ? On retrouve là les expressions mêmes du curé Meslier athée ou proche de l'athéisme, et par ailleurs communiste, dès l'époque de Louis XIV. Le modeste Leconte/Lefranc fait partie, semble-t-il, de près ou de loin, d'une certaine galaxie qu'on pourrait appeler Meslier/Helvétius/d'Holbach.Bien avant la Révolution, divers personnages ont sympathisé avec un athéisme qui préexistait de beaucoup à celui qu'ont confessé Helvétius et d'Holbach.Lucien Febvre dans son ouvrage intitulé La Religion de Rabelais. Le problème de l'incroyance au XVIe siècle a nié qu'un athéisme fût possible dès l'époque de la Renaissance.Il a remarqué que c'est seulement, à partir d'un certain xviie siècle, et plus précisément de Cyrano de Bergerac, qu'un écrivain avait pu écrire : « il ne faut croire d'un homme que ce qui est humain ». Négation du Surnaturel par excellence. Seul problème, cette phrase, qui s'oppose à bien des mythes, n'est pas originellement de Cyrano mais de Montaigne, bien antérieur.D'autre part, des traces d'athéisme populaire, disons de spinozisme sauvage, se trouvent aussi chez les paysans de Montaillou, dès les années 1310-1320, a fortiori chez les artisans et autres meuniers qu'a évoqués Carlo Ginzburg au temps de la Renaissance italienne dans son livre intitulé Le Fromage et les vers tiré des dossiers de l'Inquisition italienne.Helvétius et d'Holbach font preuve, certes, d'une vaste originalité d'esprit, qu'a bien décrite Guy Chaussinand-Nogaret, mais se situent néanmoins dans une tradition qui les précède dans la longue durée.

E. le R. L.

PrécisionsEmmanuel Le Roy Ladurie. — Quels critères permettent de distinguer agnosticisme, déisme, athéisme… ? Guy Chaussinand-Nogaret. — L'agnosticisme est une attitude philosophique assez répandue au xviiie siècle même là où on ne l'attend pas, dans le clergé. D'Alembert en est le théoricien. Partant de l'illustre interrogation de Montaigne...

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