À propos d'Édouard Drumont

Jean-François Revel, Elisabeth ROUDINESCO

N° 129 Printemps 2010

Citation


Source: Non renseigné


Voici donc, face à face, les textes d'Élisabeth Roudinesco et de Jean-François Revel.Élisabeth Roudinesco, Retour sur la question juive, Albin Michel 2009, page 80En 1967, après une longue éclipse, les amis d'Édouard Drumont, réunis devant sa sépulture du cimetière du Père Lachaise, vinrent célébrer la glorieuse mémoire de ce « Français de race, vrai Français de France… ». Ils fondèrent une association où se réunirent toutes les variantes du néofascisme, des maurrassiens, des intégristes catholiques, qui avaient en commun l'hostilité à Charles de Gaulle, à la Résistance, à la décolonisation et à l'indépendance de l'Algérie. Et c'est alors qu'Emmanuel Beau de Loménie, avec le soutien de l'éditeur Jean-Jacques Pauvert et du philosophe Jean-François Revel, futur académicien et pourfendeur fanatique de Marx, de Freud, de Sartre et de l'esprit des Lumières, eut l'idée de publier, accompagnée d'une présentation complaisante et de tonalité complotiste, une anthologie des textes de Drumont dans laquelle celui-ci était présenté non pas comme un antisémite, mais comme un anticapitaliste mis sous le boisseau par « la haute autorité sorbonnique » et dont la « réhabilitation serait la plus nécessaire, la plus émouvante, la mieux propre à éclairer les générations montantes sur les causes de nos échecs et sur les moyens possibles de redressements ».Note de Philippe MeyerÉlisabeth Roudinesco a indiqué au micro des « Matins de France Culture » que sa source était un article de Jean-Francis Held paru dans Le Nouvel Observateur (le 3 avril 1968, n° 177) et prenant à partie Jean-François Revel. C'est un extrait de la réponse de Revel à cet article que je cite ci-après – réponse ignorée par Mme Roudinesco, quoique publiée d'abord dans Le Nouvel Observateur, du 24 avril 1968 (n° 180), puis dans un recueil d'articles édité par Robert Laffont. Dans les pages de ce recueil précédant sa réponse à Jean-Francis Held, Jean-François Revel analysait l'œuvre de Drumont, concluant ainsi : « La démagogie qui consiste à lancer platoniquement les masses contre “les riches”, à identifier, au sein d'une même chimère exécrée, la ploutocratie, la démocratie et la juiverie, tel est le mélange détonant que, dans sa folie, Drumont a dosé et qui, au cours des quatre-vingts dernières années, a envahi l'inconscient politique de nombreux Français. La lecture de Drumont peut avoir une vertu curative, car elle nous fait pénétrer dans l'antre où s'est fabriqué l'un des plus incroyables fantasmes, l'une des plus meurtrières perversions de l'histoire politique de sociétés. »Le Peyrefitte auquel Revel fait référence est Roger Peyrefitte, auteur en 1965 d'un livre intitulé Les Juifs, paru chez Flammarion et qui connut un important succès de vente.Jean-François Revel, Les Idées de notre temps, Robert Laffont, 1978, pages 193 et 194À propos de Drumont et d'Hitler. Réponse à J.-F. Held1 :Le choix de textes de Drumont paru chez Pauvert n'a pas été publié dans « Libertés ». J'ai précisément refusé de l'y inclure à cause de la préface de Beau de Loménie.J'ai accepté par contre de signer la prière d'insérer parce que l'œuvre de Drumont y est présentée comme un document, témoignant des origines, des aberrations et de la continuité de la droite française… ou arabe…Cette affaire nous amène à débattre d'un problème extrêmement important : faut-il ou non rendre accessibles les textes réactionnaires, et même nazis, fascistes ou racistes qui ont eu incontestablement une importance historique ? Je n'invoque aucun « fair-play » (je n'ai jamais employé cette expression), je parle d'information. Mon avis sur ce point est formel : ne pas le faire, c'est pratiquer la politique de l'autruche.Il est inutile de se dissimuler que la pensée politique de droite, avec toutes ses implications racistes et chauvines, a été beaucoup plus influente et demeure beaucoup plus menaçante en France et ailleurs que notre optimisme progressiste n'accepte de s'en souvenir et ne désire le voir. […] Faut-il traiter l'opinion actuelle en mineure et lui laisser ignorer les Drumont de jadis, la rendant ainsi totalement vulnérable aux nouveaux ? Ne vaudrait-il pas mieux s'attaquer aux pamphlets antisémites d'aujourd'hui plutôt que de se préserver vertueusement de la lecture d'un livre paru en 1886 et qui a déjà malheureusement porté tous ses fruits ? Croit-on que si des Français de bonne foi avaient connu La France juive de Drumont, ils seraient aussi facilement tombés dans le panneau des Juifs de Peyrefitte, qui reprend tous les thèmes de Drumont, mais sous une forme hypocrite et doucereuse ? Croit-on qu'une connaissance des sources de l'antisémitisme français n'aurait pas aidé bien des lecteurs à démasquer plus aisément ce best-seller (hélas) qui leur a paru tout nouveau tout beau, alors que l'auteur ne faisait qu'y habiller au goût du jour de vieilles rengaines ? Cela nous déplaît peut-être d'avoir à admettre que de 1900 à 1944 l'influence d'Édouard Drumont et de ses disciples maurrassiens a été aussi forte, sinon plus, que celle de Zola, mais se voiler la face devant ce fait historique ne peut que servir la droite d'aujourd'hui et de demain. On inclut dans nos manuels scolaires Maurice Barrès, dont le roman Leurs figures, pamphlet antisémite, toujours en vente, est dédié à Édouard Drumont ; on vénère Bernanos, dont le pamphlet antisémite, La Grande Peur des bien-pensants (1931), toujours en vente, est consacré à la gloire d'Édouard Drumont. Tout cela est-il sorti du néant, et au lieu de l'oublier pudiquement ne vaut-il pas mieux le connaître et l'expliquer ?

Notes:


[1] Ce texte a fait l’objet, dans sa version initiale, d’une lecture critique et attentive de Jean-Marie Denquin et de Patrick Wachsmann, et d’une relecture de même nature par Charles Fortier que nous remercions tous beaucoup pour leurs observations.
[2] « Les libertés universitaires », Revue de l’enseignement supérieur, 1960, n° 4, p. 134-139.
[3] Ibid., n° 4, p. 134.
[4] Voir en premier lieu l’aveu de Georges Vedel qui estime en 1999 que l’Université est « moins libre aujourd’hui peut-être qu’elle ne l’était à l’époque », in« Itinéraire (I). Conversations avec Marc Riglet », Commentaire, n° 85, printemps 1999, p. 8 et, en second lieu, les notations d’un éminent spécialiste des libertés publiques, Jean Morange, « La liberté du professeur des facultés de droit », in Le Droit administratif. Permanences et convergences. Mélanges en l’honneur de Jean-François Lachaume, Dalloz, 2007, p. 755-775.
[5] Jonathan Cole, « Academic freedom at fire », in Dædalus, printemps 2005, p. 6.
[6] Une anecdote peut suffire, je l’espère, à établir cette ignorance des universitaires français sur leurs propres libertés. En naviguant sur Internet, j’ai découvert un article, écrit par deux universitaires belges, Julie Allard et Maria Puig de la Bellacasa, « Pourquoi la liberté académique » (in J. Allard, G. Haarscher et M. Puig de la Bellacasa (dir.), L’Université en questions. Marché des savoirs, nouvelle agora, tour d’ivoire ?, Bruxelles, Labor, 2001, p. 233-238). N’ayant pu accéder qu’à une partie de ce texte, j’ai voulu le lire en entier et donc consulter le livre collectif dans lequel il avait été publié. Or, il ne figure dans aucune bibliothèque universitaire française, comme l’indique la lecture du catalogue SUDOC. Autrement dit, le seul livre un peu récent qui contient une partie entièrement consacrée à la liberté académique (près de 200 pages) n’est pas accessible en France. Je dois à Julie Allard la chance d’avoir pu le consulter et je la remercie vivement pour l’envoi du livre.
[7] Les Libertés et franchises universitaires en France, thèse de doctorat en droit, Lille II, 1971, 2 tomes, 763 p., dactyl.
[8] Il suffit pour s’en convaincre de lire certains écrits de Georges Vedel qui a été à l’origine directe de la fameuse décision du Conseil constitutionnel du 20 janvier 1984. Dans un article, postérieur à cette décision, il écrit que « le Conseil constitutionnel en a récemment tiré les conséquences –l’indépendance (des professeurs de l’enseignement supérieur) est l’essence même de leur statut ».« Défense et illustration de l’Université napoléonienne », in Mélanges offerts à Pierre Raynaud, Dalloz, 1985, p. 797. Dans son article de 1960, « Les libertés universitaires » (art. cité, p. 138), il précisait les sources multiples de ce principe : « l’indépendance du corps universitaire, l’autogestion de l’enseignement supérieur reposent bien autant sur une tradition et sur des mœurs que sur des textes ».
[9] Bernard Toulemonde, thèse citée, p. 51-52.
[10] Matthew W. Finkin and Robert C. Post, For the Common Good, Principles of American Academic Freedom, Yale University Press, 2009. Ce livre est collectif, mais la partie la plus théorique du livre est tirée de l’article antérieur de Robert Post, « The Structure of Academic Freedom », in Beshara Doumani (éd.), Academic Freedom after September 11, New York, Zone Books, 2006, p. 71-105.
[11] B. Toulemonde, thèse citée, p. 7 et s.
[12] Ibid., p. 8.
[13] On renvoie ici à la démonstration effectuée par le Doyen Vedel dans les articles déjà cités plus haut.
[14] On répète à l’envi que les universitaires n’auraient pas protesté contre la loi LRU. C’est faux. Il serait plus juste de dire qu’on ne les a ni entendus ni même voulu les écouter. En témoignent, pour le premier cas, l’article rédigé par Antoine Compagnon, président de Qualité de la science française (QSF), et publié dans Le Figaro du 3 juillet 2007, « Université : l’autonomie n’est utile que si elle favorise la concurrence » et, pour le second cas, l’article signé par plusieurs membres de Qualité de la science française : M. Baratin et alii, « Réforme de l’Université : autonomie ou autocratie », Mensuel de l’Université, décembre 2007. L’article n’a pas trouvé preneur dans les journaux de la presse quotidienne, et c’est cette revue électronique qui l’a, heureusement, accepté.
[15] C’est le titre de l’article de M. Gauchet, « L’autonomie des universités veut dire la mise au pas des universitaires », in C.-A. Brisset (dir.), L’Université et la recherche en colère. Un mouvement social inédit, Éditions du Croquant, 2009, p. 39.
[16] On ne s’attardera pas ici sur le fait que l’autonomie, proclamée par la loi du 10 août 2007, est limitée à l’autonomie de gestion. Il s’agit en réalité d’une autonomie largement fictive à cause de la lourde tutelle financière de l’État. Comme le note aussi M. Gauchet, « notre autonomie à la française ne sera donc qu’une autonomie de gestion à l’intérieur de la dépendance financière et du contrôle politique final qui va avec » (ibid.). Il en résulte que les universités « négocient » certes avec le ministère, mais avec un pistolet sur la tempe !… C’est la tendance lourde de l’histoire des universités en France, comme le note judicieusement Jean-Louis Halpérin sur les limites de la liberté corporative : « Il ne suffit pas d’avoir des enseignants cooptés qui élisent leurs chefs pour que les institutions universitaires jouissent d’un véritable self-governement comme Jules Ferry l’évoquait dans une circulaire de 1883 […]. Il faut encore que les établissements, dotés d’une personnalité morale autonome, soient maîtres de leurs biens, de leur budget et du choix de leur politique scientifique. C’est ici que l’autonomie a eu le plus de mal à progresser, notamment en France, avec un financement des institutions universitaires dépendant très majoritairement de l’État. » « Les universités au sein de l’enseignement supérieur : perspectives historiques et comparées », in Charles Fortier (dir.), Université, universités, Dalloz, 2010. Je remercie son auteur de m’avoir envoyé sa communication au colloque de Besançon précité avant sa publication.
[17] Voir notamment le livre de R. Hofstadter et W. Metzger, The Development of Academic Freedom in the United States, New York, Columbia University Press, 1955.
[18] Karl Jaspers, De l’Université [Die Idee der Universität, 1946], traduit de l’allemand par Ingeburg Lachaussée, préface de Jan Spurk, Lyon, Parangon/Vs, 2008.
[19] Voir par exemple la définition même des libertés universitaires donnée par Bernard Toulemonde : « Les libertés et franchises universitaires constituent des garanties et des prérogatives accordées au service public de l’enseignement universitaire pour lui permettre d’accomplir, dans les meilleures conditions, les missions qui lui sont confiées » (thèse citée, tome I, p. 32).
[20] L’origine de la première Déclaration américaine en faveur de la liberté académique (1915) remonte au licenciement d’un professeur d’économie par Jane Stanford qui avait cofondé avec son défunt mari, Lelan Stanford, l’université qui porte le nom de leur fils prématurément décédé.
[21] CEDH, requête n° 39128/05, Lombardi Vallauri c. Italie, 20 octobre 2009 (site Internet : www.echr.coe.int). Je remercie vivement Patrick Wachsmann de m’avoir signalé cet arrêt très récent de la Cour de Strasbourg.
[22] Pour le régime de Vichy et l’expulsion des universitaires juifs, voir le livre de Claude Singer, Vichy, l’Université et les Juifs. Les silences et la mémoire, Les Belles Lettres, 1992, p. 139 et s.
[23] « Ces libertés universitaires recouvraient dans une certaine mesure ce que nous appellerions aujourd’hui la liberté d’enseignement, celle-ci restant cependant toujours soumise à un strict contrôle d’orthodoxie de la part de l’Église. Mais elles désignaient surtout le droit de vivre et de travailler en paix, en échappant aux impôts urbains, aux réquisitions militaires et, plus encore, aux tribunaux locaux, à leurs sergents et à leurs prisons. Les libertés universitaires empruntèrent beaucoup aux libertés ecclésiastiques : étudiants et maîtres, qu’ils fussent, ou non, hommes d’Église, furent assimilés à des clercs relevant de la seule justice ecclésiastique, réputée plus équitable. Mais ils échappèrent aussi largement à la justice ecclésiastique locale, n’étant justiciables que devant leur propre institution – les professeurs et le recteur, chef élu de l’université – ou devant le pape ou ses délégués. Les libertés académiques marquèrent donc l’émergence d’un droit propre, qui ménageait aux maîtres et aux étudiants une place à part dans la société. Ce droit était le même, à travers l’Occident, pour tous ceux qui appartenaient à ces institutions supranationales que furent, par essence, les premières universités » (Jacques Verger, « Comment sont nées les libertés académiques », in Le Courrier de l’UNESCO, novembre 2001, disponible sur le site de l’UNESCO).
[24] Voir par exemple le constat suivant : « Ainsi, les libertés universitaires s’attachent tout à la fois à l’institution et à ses membres auxquels il appartient de les défendre contre les pouvoirs les plus menaçants, les pressions les plus diverses, les tentations les plus alléchantes » (S. Caporal, « Des libertés universitaires », in Pouvoir et liberté. Études offertes à Jacques Mourgeon, Bruxelles, Bruylant, 1998, p. 548).
[25] G. Vedel, « Les libertés universitaires », art. cité, p. 136.
[26] R. Post, « The structure of academic freedom », art. cité, p. 72. Dans le même esprit, un autre universitaire américain, Sydney Hook, a donné une définition assez similaire en désignant la liberté académique comme étant « la liberté de personnes professionnellement compétentes (qualified) de chercher, découvrir, publier et d’atteindre la vérité comme ils la voient, dans le domaine de leur compétence ». Il ajoutait : « Une telle liberté n’est sujette à aucune surveillance ou à aucune autorité, à l’exception de celles des méthodes rationnelles par lesquelles les vérités et conclusions sont recherchées et établies dans ces disciplines. »
[27] C’est – note Sydney Hook – « the right of professionnaly qualified persons. That makes is a special, not general or universal right ; it is a right that must be earned » (Academic Freedom and Academic Anarchy. New York, Delta Book, 1970, p. 15). Voir, dans le même sens, la formule de Edward Shils, « Academic Freedom is a qualified right ; it is a privilege enjoyed in consequence of incumbency in a special role and academic role, and it is enjoyed conditionally on conformity with certain obligations to the academic institutions and its rules and standards » (« Do we still need academic freedom ? », The American Scholar, n° 62, printemps 1993, p. 189).
[28] Formule du philosophe John Anderson, « The place of academic in modern society » [1957], in D. Z. Philipps (éd.), Education and Inquiry, Oxford, Basic Blackwell, 1980, p. 220. Cité par Dennis Hayes, « Editorial », British Journal of Educational Studies, vol. 57, juin 2009, p. 107.
[29] M. Finkin, R. Post, op. cit., p. 7.
[30] « Les libertés universitaires », art. cité, p. 134.
[31] Ibid., p. 136.
[32] La formule est de Thomas L. Haskell dans un article où il retrace les origines de la conquête de la liberté académique aux États-Unis, « La justification de la liberté académique à l’heure du pouvoir/savoir », in L’Université en questions, op. cit., p. 251.
[33] La suite de la citation est : « Si aux pouvoirs abusifs de l’État, auxquels les universitaires cherchaient à se soustraire par le biais d’un privilège académique, s’ajoutent aujourd’hui des pouvoirs d’ordre économique, l’université doit pouvoir bénéficier, à leur égard, d’une certaine liberté ou, en termes strictement libéraux, d’une marge de manœuvre. Car une logique économique de rentabilité, qui tend à dominer la société ou qui lui sert d’étalon de mesure, n’est pas toujours celle de l’université » (J. Allard et M. Puig de la Bellacasa, « Pourquoi la liberté académique ? », in L’Université en questions, op. cit., p. 234).
[34] On renvoie au premier chapitre du livre de Finkin et Post pour illustrer cette idée en Europe et aux États-Unis, op. cit., p. 11-27.
[35] Il me semble que Michel Freitag effectue le meilleur diagnostic quand il écrit : « qu’advient-il de la liberté académique lorsque le “pouvoir social” ultime n’est plus localisé dans les pouvoirs politiques et religieux traditionnels et autoritaires, mais directement dans la puissance ou la toute-puissance immédiate de l’économie, et, plus largement, des “organisations” et des “systèmes” autorégulés qui émanent directement de la société civile ? » (M. Freitag, « Liberté académique : défense d’un droit acquis ou obligation d’un engagement responsable pour l’avenir de la civilisation ? », in J. Allard, G. Haarscher, Puig de Bellasca, L’Université en questions, op. cit., p. 330).
[36] Ibid., p. 331.
[37] Titre d’un article corédigé avec André Guyaux et Philippe Portier, « Contre l’instrumentalisation de l’Université », Commentaire, n° 96, hiver 2001-2002, p. 815-827, dans lequel nous reprenions en partie le schéma de compréhension proposé par Michel Freitag dans son ouvrage fondamental, Le Naufrage de l’Université et autres essais d’épistémologie, La Découverte/MAUSS, 1995.
[38] Voir, pour une synthèse, Jean-Claude Casanova, « L’Université française du xixe au xxe siècle. Sept thèses pour expliquer son histoire », Commentaire, n° 117, printemps 2007, p. 193-204.
[39] C’est ce que note Pierre Gerbod, « Die Hochschulträger », in Walter Rüegg (dir.), Geschichte der Universität in Europa, tome III, Munich, C. H. Beck, 2004, p. 93-94. Il existe une version anglaise de ce livre de référence (en 3 volumes) qui n’a pu être traduit en français, comme me l’a confié Christophe Charle, alors qu’il est issu d’une initiative européenne (l’Association européenne des présidents d’université), ce qui en dit long aussi sur l’intérêt porté en France à la question universitaire.
[40] « L’État n’a pas compétence pour prendre en régie directe la haute culture. Le domaine administratif forme un ensemble planifié où il appartient à la puissance publique de faire prévaloir ses exigences. Elle peut, elle doit gérer les finances nationales, l’instruction publique, la défense militaire et civile. Mais la haute culture échappe à la contrainte. Les aventures de l’esprit, la haute recherche, la formation supérieure constituent le domaine réservé de cette enquête fondamentale de l’homme sur le monde et sur lui-même, qui se poursuit d’âge en âge, sans considération de frontières, à travers la diversité des civilisations. L’autonomie de la vie intellectuelle est un fait. On doit constater qu’en France, elle n’est pas de droit ; l’État n’a pas tenu à son honneur d’accorder une pleine liberté à l’enseignement supérieur » (L’Université en question, Payot, 1964, p. 158).
[41] « Les libertés universitaires », art. cité, p. 138. Vedel reprendra cette thèse dans son article précité sur l’Université dite napoléonienne. Dans sa conférence précitée, Jean-Louis Halpérin a contesté, sur la foi de la consultation des archives, cette thèse « vedélienne ». Éternel conflit entre le témoignage, subjectif, d’un acteur et les sources écrites. La question mériterait d’être creusée : les traditions universitaires ont-elles imposé dans la première moitié du xxe siècle l’existence de véritables libertés universitaires ?
[42] La citation entière est la suivante : « On estimait que l’enseignement devait être exempt des influences politiques, que la recherche scientifique devait être objective, que l’on ne devait pas endoctriner, mais former une intelligence critique : c’était cela, la laïcité. Et pour garantir cette vocation spécifique de la science, l’Université avait été dotée d’institutions qui lui assuraient indépendance et autonomie, non pas entières, mais sur le plan local, et la relation avec les volontés de l’État n’était que lointaine et souple » (J. Ellul, « L’Université à Canossa », Le Monde, 14 octobre 1953).
[43] Le témoignage de Georges Vedel est ici aussi instructif sur le droit d’avant Mai 68 : « C’est ici le lieu de rendre hommage à ceux qui ont permis que cette tradition se formât. Car enfin tel ministre eût pu revendiquer les prérogatives que la loi lui reconnaît ; plus encore, tel directeur général de l’Enseignement supérieur, tel chef de service responsables eussent pu, appuyés par les textes, défendre farouchement des frontières. Ils ne l’ont pas fait. Non point certes par paresse, car il est peut-être plus fatigant d’être à l’écoute d’une corporation aussi glorieusement individualiste, de s’efforcer de coordonner et de rationaliser tant d’initiatives et de projets surgis des facultés, des conseils et des commissions, de plaider auprès des Finances ou de la Fonction publique le dossier toujours ouvert des doléances, de trouver les crédits et les personnels que de trancher et de décréter. Mais, de la part des hommes, ce fut sagesse et amitié. » Il est bien placé, ajoute-t-il, pour « savoir qu’un directeur général est d’abord un maître aussi sensible que n’importe lequel d’entre nous à nos libertés, plus compréhensif que quiconque à nos problèmes, tourné vers les universités, les facultés, leurs professeurs et inlassablement chargés de leurs dossiers. Ses collaborateurs ne sont pas en majorité des universitaires, mais ils aiment ces services et ces corps qui leur compliquent peut-être davantage l’existence administrative que ceux qu’ils rencontreraient dans d’autres maisons et ils finissent par trouver plus de saveurs à leurs défauts qu’à des qualités plus plates et moins pittoresques » (« Les libertés universitaires », art. cité, p. 138-139).
[44] Cette absence de concertation est dénoncée, à juste titre, par Antoine Compagnon, « Examen de rattrapage », Le Débat, n° 156, septembre-octobre 2009, p. 169. Comment pourrait-on expliquer sinon la réforme du décret statutaire qui a été ressentie comme une incroyable provocation par les acteurs du système ?
[45] Formule utilisée par Philippe Raynaud, dans son article « Université », in Commentaire, n° spécial des 30 ans, n° 121, printemps 2008, p. 139-143.
[46] « L’Université en crise, mort ou résurrection ? », La Revue du MAUSS, n° 33, 1er semestre 2009, contient toute une série d’articles (notamment p. 105 à 224) qui décrivent la logique folle dans laquelle l’Université « fonctionnelle » est engagée et qui constitue une véritable négation d’un lieu de savoir. Voir surtout l’excellente « Présentation » de ce numéro spécial par A. Caillé et Ph. Chanial, p. 5-30.
[47] Pour une présentation humoristique, ou tragiquement drôle, de la vie quotidienne d’un homo academicus français, voir le témoignage romancé d’Olivier Jouanjan, « Le carnet de notes de Sigismond Pnine », in Pierre Jourde (dir.), L’Université : la grande illusion, Esprit des péninsules, 2007, p. 217-263.
[48] Voir R. Aron, « De la neutralité académique », discours de réception du prix Montaigne, conféré par la Fondation F.V.S. zu Hamburg, Tübingen, 1968, p. 49-51 (fonds Raymond Aron, Paris, EHESS).
[49] « Défense et illustration de l’Université napoléonienne », art. cité, p. 802.
[50] Voir les critiques judicieuses de Charles Fortier dans son article, « La liberté du chercheur public », in Qu’en est-il du droit de la recherche ?, colloque de Toulouse des 7-8 juillet 2008, LGDJ, 2009, p 126-128.
[51] A. Compagnon, « Examen de rattrapage », art. cité, p. 173. On a noté, à propos de l’élection à la présidence de Paris-Sorbonne, que les élections avaient été « l’occasion d’une politisation malsaine à l’Université ». Alain Renaut, Le Monde, 31 mars 2008.
[52] Voici un extrait de cette lettre : « Les membres de l’Institut universitaire de France manifestent leur profond attachement à l’excellence de l’IUF. Le processus de classement et de nomination en est la garantie. Ils s’indignent du manque de transparence des nominations de 2008. C’est une atteinte à la déontologie d’évaluation par les pairs qui risque de porter préjudice à la réputation nationale et internationale de l’Institut » (Déclaration des membres des jurys IUF senior et junior 2008 (du 24 septembre 2008) qui est disponible sur Internet). Voir aussi la déclaration du président du jury, Élie Cohen qui, scandalisé par le procédé, contredit publiquement les déclarations du ministre relativement à la procédure de recrutement (Libération, 27 octobre 2008).
[53] Décret du 25 mars 2009, JORF, n° 0075, 29 mars 2009, texte n° 26.
[54] Voir l’article de M. Lallement, C. Lazerges et Ph. Milburn, « Nous contestons la nomination de M. Bauer », Le Monde, 12 février 2009 et la pétition intitulée : « Pourquoi nous ne voulons pas de la “nouvelle criminologie” et des projets de contrôle de la recherche sur la “sécurité intérieure” dans lesquels elle s’inscrit. » M. Bauer a répondu en soutenant qu’il était l’homme de la situation et que les attaques lancées contre lui étaient issues d’une « campagne basée sur des motifs plus militants et politiques que scientifiques », Le Monde, 12 février 2009.
[55] « Nous contestons la nomination de M. Bauer », art. cité.
[56] Lettre du directeur général du CNRS, du 21 juillet 2009. Disponible sur le site : http://www.liberteintellectuelle.net.
[57] Tous les documents sont sur le site http://www.liberteintellectuelle.net. Le lecteur peut se faire une opinion personnelle en confrontant les points de vue. Dans ses différentes prises de position publiques, Olivier Roy a toujours contesté les méthodes d’intervention de l’ingénieur général du CNRS.
[58] G. Vedel, « Les franchises universitaires », Le Monde, 17 juillet 1970.
[59] J. Lautman. « Humaniste européen et mandarin moderniste » (à propos de Raymond Aron), Commentaire, n° 28-29, février 1985 p. 96-100.
[60] Jacques Mistral, « Pour une vraie réforme de l’Université », Le Débat, n° 156, sept.-oct. 2009, p. 140.
[61] J. Mourgeon, « La déontologie de l’universitaire », in M. Hecquard-Theron (dir.), Déontologie et droit, Presses de l’IEP de Toulouse, 1994, p. 176.
[62] Déclaration de 1905, citée par Finkin, Post, op. cit., p. 38. Voir aussi R. Post, « The structure of academic freedom », art. cité, p. 69. On ajoutera que l’UNESCO a rédigé le 11 novembre 1997 une « Recommandation concernant la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur » à laquelle se réfère notamment l’Association canadienne des professeurs d’université dans son texte sur la liberté académique.
[63] « La liberté académique, dans la recherche comme dans l’enseignement, devrait garantir la liberté d’expression et d’action, la liberté de communiquer des informations de même que celle de rechercher et de diffuser le savoir et la vérité », Recommandation n° 1762 (2006) de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Cité par la CEDH dans Lombardi Vallauri c. Italie, 20 octobre 2009, p. 7.
[64] Voir, pour la diffusion à partir de l’Allemagne, de cette « nouvelle idée de la science » (neue Wissenschaftsidee), les remarques de Walter Rüegg, « Themen, Probleme, Erkenntnisse », in W. Rüegg (dir.), Geschichte der Universität in Europa, op. cit., p. 25-28.
[65] Nous n’étudierons pas cette liberté du point de vue juridique. Pour cet aspect, nous renvoyons à l’ouvrage collectif dirigé par Marie-Angèle Hermitte, La Liberté de la recherche et ses limites. Aspects juridiques, Romillat, 2001, et à la thèse de Charles Fortier, L’Organisation de la liberté de la recherche en France. Étude de droit public, Dijon, 2004, dactyl.
[66] Sydney Hook, op. cit., p. 15.
[67] Ibid.
[68] De ce point de vue, on peut redéfinir la liberté de la recherche comme signifiant concrètement que « le caractère scientifique d’une recherche doit être jugé selon des standards scientifiques et non pas selon les croyances (pieties) de l’opinion publique » (M. Finkin, R. Post, op. cit. p. 68).
[69] J. Derrida, L’Université sans condition, Galilée, 2001, p 19.
[70] Ibid.
[71] Laissons la parole à une autorité scientifique incontestable : « Il est bien évident que la recherche appliquée se nourrit des découvertes de la recherche fondamentale, et que la recherche fondamentale ne pourrait pas progresser s’il n’y avait pas les progrès de la recherche appliquée. Donc, ces deux activités sont indissociables, mais sur le plan de la méthode de travail, ce sont deux activités radicalement différentes. Et ceci est très difficile à expliquer, tout particulièrement aux politiques. C’est une notion qui est totalement refusée par les politiques, qui veulent savoir pourquoi ils donnent de l’argent à un certain domaine de recherche. Et néanmoins, si l’on regarde l’histoire des civilisations, on s’aperçoit que les découvertes qui ont eu le plus de conséquences sur le plan des applications sont les découvertes de recherche fondamentale dont les auteurs n’avaient pas la moindre idée des conséquences que pouvaient avoir leurs découvertes » (Pierre Joliot, L’Avenir de la recherche, la recherche pour l’avenir, CD du Collège de France, Gallimard/Collège de France). Cité par Pierre Assouline dans son blog du Monde du 15 février 2009, « Recherche : ce que les hommes politiques ne comprennent pas ».
[72] Karl Jaspers, De l’Université [Die Idee der Universität, 1946], traduit de l’allemand par Ingeburg Lachaussée, préface de Jan Spurk, Lyon, Parangon/Vs, 2008, p. 17.
[73] P. Tortonese, « Éloge de l’universitaire », in Revue du droit public, n° 4, juillet-août 2009, p. 1003.
[74] Ch. Fortier, L’Organisation de la liberté de la recherche, thèse citée, p. 376 et s.
[75] V. Descombes, « L’identité collective d’un corps enseignant », in Revue du MAUSS, n° 33, 1999, p. 275.
[76] On s’en aperçoit en lisant aussi bien la thèse de Bernard Toulemonde (1971) que celle de Charles Fortier (2004) qui traitent toutes deux de la liberté dans le cadre de l’Université, mais qui débordent très largement sur les questions du fonctionnement collégial et des garanties statutaires.
[77] Thomas Haskell, « La justification de la liberté académique à l’heure du pouvoir/savoir », art. cité, p. 206-207.
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