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Nous publions donc les réponses des personnalités interrogées. Elles sont très différentes puisque les préférences et les prévisions diffèrent. Cette diversité fait l’intérêt de l’exercice. Il est difficile de cerner les possibles, les probables et le souhaitable. Et c’est une grande question que de savoir s’il y a ou non plusieurs politiques possibles, notamment dans le domaine économique.
Que nos lecteurs me permettent seulement quelques mots d’explication sur mon abstention. Je n’ai pas répondu à cette seconde enquête parce que j’avais rédigé, pour la première, une lettre à un Premier ministre socialiste dans laquelle je donnais mon avis sur les politiques à suivre. Je ne recommanderai rien de différent à un homme de droite, ou à François Bayrou, candidat dont je me sens le plus proche. Je me bornerai donc aux quelques lignes qui suivent pour décrire, comme un spectateur engagé, la scène électorale avant l’issue imaginée par nos collaborateurs.
Nicolas Sarkozy patiente, il ne s’agace plus d’entendre dire que, privé de Dominique Strauss-Kahn, le niveau du débat va baisser, puisque l’amplification de la crise, cet été, démontre, à nouveau, son énergie et sa maîtrise. Martine Aubry et François Hollande, aussi, de leur côté, ne s’agacent plus des commentaires qui les réduisaient à des rôles de remplaçants heureux de quitter le banc de touche. Mais ils s’inquiètent de l’autorité que gagne le Président sortant grâce à la crise de l’euro et des dettes souveraines. Martine Aubry se rassure parce qu’elle est plus crédible à gauche que son cher Dominique Strauss-Kahn, et que Nicolas Sarkozy est, à ses yeux, définitivement rejeté par l’opinion. François Hollande a pris son vol en Corrèze, ce qui est « normal » puisque cela a permis à d’autres de conquérir la France. Les problèmes économiques lui sont familiers et il entend tirer parti de sa modération et de sa compétence. Mais Martine Aubry, qui sort aussi de l’ENA, répondra en étant ou en paraissant « plus proche des gens », ce qui compte, paraît-il, dans les votes. L’issue de leur lutte préliminaire dépendra de leur talent et des sondages, mais aussi des sentiments, voire des ressentiments, de Laurent Fabius. Ségolène Royal, héroïne de Corneille, devra choisir entre le soutien au père de ses enfants et la solidarité qu’elle doit au beau sexe.
Au centre, François Bayrou poursuivra son chemin. C’est sa troisième candidature (ce qui a porté chance à d’autres). Enfin, Marine Le Pen, altière, se doute qu’elle ne peut être élue mais qu’elle fera l’élection. Si elle figure au second tour, son adversaire gagnera. Nicolas Sarkozy souhaite donc s’y trouver en sa compagnie. Mais, s’il se trouvait troisième ou quatrième à l’issue du premier scrutin, il ferait figure d’apprenti sorcier, à cause de sa tactique : comme Marine Le Pen retire à la gauche des voix populaires, il ne souhaite pas fâcher ses électeurs, il entend même les séduire, pour mieux les attirer au second tour.
Il y aura, par ailleurs, plusieurs candidats mineurs, puisque l’on n’a pas réformé les conditions de candidature. Leurs résultats au premier tour seront d’un grand effet, car la dispersion des voix affecte nécessairement la sélection des deux candidats retenus pour le second tour. C’est la candidature de Jean-Pierre Chevènement, et son résultat au premier tour de 2002, qui ont empêché Lionel Jospin de devenir président de la République.
C’est la raison pour laquelle la candidature de Marine Le Pen est décisive pour Nicolas Sarkozy. C’est pourquoi la droite ne répugne pas à mettre au premier plan les problèmes de l’immigration et de l’insécurité. Elle le fait d’autant plus facilement que ces problèmes existent réellement dans toute l’Europe et particulièrement dans la moitié est de la France, dans les zones électorales où se concentrent les difficultés liées aux immigrés, aux malaises urbains et au chômage. Terres qui deviennent toutes propices au Front national. Il n’est donc pas surprenant que la différence entre les thèmes majeurs proposés par les socialistes et ceux revendiqués par le gouvernement ait porté sur ces questions. À l’insistance que met Nicolas Sarkozy à faire parler d’immigration et d’insécurité, la gauche socialiste répond difficilement. Par idéologie, en niant le problème de l’immigration, et par calcul, elle se coupe de l’électorat populaire directement exposé à ces difficultés. Elle espère un rejet de la personne de Nicolas Sarkozy et elle compte sur la France de l’Ouest (sans immigrés) et sur les classes moyennes ou aisées qui bénéficient de l’immigration.
C’est donc sur ces thèmes, sur la crise, sur l’aptitude à maîtriser les déficits, et sur la personnalité des candidats que se jouera l’élection. Pour la crise, la situation de la France interdit les divergences réelles. Dans un monde ouvert, elle souffre d’un affaiblissement de sa compétitivité et de déficits publics excessifs. Elle doit donc travailler plus et mieux, pour produire les biens et les services demandés. Et surtout, pour bénéficier de la confiance de ses créanciers. Si elle donnait le sentiment d’augmenter ses déficits et de réduire ses efforts, ceux-ci s’alarmeraient et demanderaient des intérêts plus élevés pour couvrir leurs risques. Taux d’intérêts qu’aucun gouvernement ne pourrait supporter. Autrement dit, tout autour de la scène électorale française, l’Europe contemplera le spectacle qui va se dérouler, en sachant que, quel que soit le vainqueur, la politique qui suivra est connue d’avance, c’est celle qui consiste à éviter à la France le sort des pays dont le FMI, dès le temps de Dominique Strauss-Kahn, avait diagnostiqué les maux et pour lesquels il avait prescrit les remèdes.
Jean-Claude Casanova
Dans une conférence prononcée le 18 février 1960 et intitulée « L’Aube de l’histoire universelle », Raymond Aron soulignait l’unification du champ diplomatique provoquée par les deux guerres mondiales, la diffusion de la logique économique et technique de la société industrielle, la division radicale du système international liée à l’affrontement des idéologies du XXe siècle enfin. La mondialisation, qui se trouve au principe de notre temps, a fait entrer définitivement l’humanité dans l’âge de l’histoire universelle, caractérisé par l’extension planétaire du capitalisme, par un système multipolaire privé de la réassurance d’une superpuissance – tels le Royaume-Uni au XIXe siècle ou les États-Unis au XXe siècle –, par l’hétérogénéité persistante des valeurs, des cultures et des institutions politiques enfin.
Le basculement du centre de gravité du capitalisme vers les pays émergents, notamment l’Asie, met fin au monopole dont l’Occident disposait sur l’histoire du monde depuis le XVIe siècle. Les États-Unis abordent une ère de puissance relative et voient leur leadership contesté par la Chine. L’Europe est menacée de déclin et se trouve plus que jamais en situation d’être « vaincue par sa victoire » : à la suite des États-Unis, ses anciennes colonies prennent leur revanche en retournant contre elle la dynamique du capitalisme, les sciences et les techniques qu’elle a inventées. Après le suicide de l’Europe libérale au cours de la Grande Guerre, après l’anéantissement matériel et moral de la Seconde Guerre mondiale, après la division issue de la guerre froide puis les drames de la décolonisation, l’affaiblissement du continent semblait devoir prendre fin avec la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du soviétisme.
Nicolas Baverez
Deux grandes orientations
Il existe depuis toujours deux types de sociologies : celle qui nourrit l’ambition de saisir la société comme un tout et celle qui recherche plutôt l’explication de faits sociaux singuliers.
Ainsi, Émile Durkheim, celui que tous les manuels considèrent, avec Max Weber, comme le père de la sociologie, se pose dans son étude sur Le Suicide une série de questions portant toutes sur des phénomènes singuliers : pourquoi les taux de suicide des femmes sont-ils très régulièrement plus bas que ceux des hommes selon les statistiques disponibles sur le sujet au tournant entre le XIXe et le XXe siècle ? Pourquoi les taux de suicide des protestants sont-ils plus élevés que ceux des catholiques ? Pourquoi ceux des célibataires sont-ils plus élevés que ceux des personnes vivant en famille ? Durkheim s’efforce ensuite de synthétiser les explications qu’il propose de cet ensemble de faits singuliers dans un cadre théorique plus large.
Max Weber épouse la même démarche. Ainsi, il se demande dans son Judaïsme antique pourquoi les Pharisiens croient à l’immortalité de l’âme et pourquoi les Sadducéens n’y croient guère. Ailleurs, il s’interroge sur les raisons d’être de l’exception religieuse américaine : pourquoi les Américains restent-ils beaucoup plus religieux que les Anglais, les Français ou les Allemands ? L’accumulation des explications qu’il propose de phénomènes singuliers comme ceux-là lui permet d’esquisser une théorie générale des phénomènes religieux. C’est le grand économiste autrichien Ludwig von Mises qui a forgé la notion de singularisme méthodologique pour identifier la démarche qui se donne pour objet l’explication de phénomènes singuliers, et la distinguer de celle qui cherche à embrasser de vastes objets d’un regard global. Pour von Mises, le singularisme méthodologique est une condition nécessaire de toute explication scientifique. La perspective qu’on peut qualifier par symétrie de holisme méthodologique peut conduire à des interprétations intéressantes, mais non à des explications au sens strict.
Si j’insiste d’entrée de jeu sur la notion du singularisme méthodologique, c’est qu’elle s’applique non seulement à la sociologie, mais à toutes les sciences humaines. Toutes ont donné naissance à des traditions de pensée obéissant au principe du singularisme méthodologique ou à son contraire.
Raymond Boudon




