Trente ans
Commentaire a été créée en mars 1978. Notre revue célèbre donc son trentième anniversaire. Au cours de ces années, le monde s’est profondément transformé.
La menace stratégique qui pesait sur la France et sur l’Europe occidentale a disparu avec l’Union soviétique. L’Europe centrale a été libérée des troupes russes et des régimes qu’elles avaient imposés. La démocratie l’a emporté, en Occident, sur ses adversaires de droite et de gauche. Il n’en résulte pas qu’elle soit exportable, comme le montrent le Proche-Orient, à l’exception d’Israël, et la Chine revenue au capitalisme sans épouser la liberté politique. Il n’en résulte pas non plus que, dans le monde occidental, les régimes démocratiques soient irréprochables. Les démocraties restent vulnérables à la démagogie et à la corruption. De plus, le système représentatif, qui, selon ses fondateurs, devait sélectionner les meilleurs pour diriger le pays, n’y parvient pas nécessairement.
La démocratie et la formation de ses élites demeurent donc des sujets essentiels pour cette revue. La France, de son côté, a vécu des alternances politiques qui prouvent qu’elle se pacifie. Les partis communistes, qui, chez elle et en Italie, constituaient une anomalie issue de la Seconde Guerre mondiale, s’y sont réduits et transformés, plus particulièrement en Italie, au point de ne plus représenter un danger pour les libertés.
Si les institutions françaises de la Ve République ont prouvé leur capacité à durer, elles n’ont pas permis de résoudre un certain nombre de problèmes. Nos universités ne sont pas sorties de la torpeur dans laquelle les ont plongées des lois mal réfléchies, une centralisation abusive, le refus persistant de la compétition et de l’excellence qui sont les clés du progrès dans cet ordre. Comme le montrent les États-Unis, devenus en trois quarts de siècle, avec une population inférieure à celle de l’Europe, le centre mondial des sciences.
Cet exemple souligne l’extrême difficulté qu’éprouve notre régime politique pour réformer et pour construire les organisations intermédiaires nécessaires aux sociétés modernes. Car ce qui est vrai des universités l’est aussi de la justice, du système de santé et des collectivités locales, qui, chez nous, s’empilent les unes sur les autres et restent dépourvues de l’autonomie réelle indispensable à la vie démocratique. L’absence de ces réformes est imputable à l’État et à lui seul, même si elle résulte aussi d’une opinion mal éduquée et si elle correspond au penchant jacobin de notre tradition historique.
L’État, c’est-à-dire, faut-il le préciser car ce terme reste vague, les autorités publiques centrales. En effet, on constate facilement que ce qui ne dépend pas de ces autorités politiques et administratives, comme les entreprises, les banques, la distribution, les moeurs, se sont totalement transformés, pour une large part grâce à l’Europe et à l’ouverture internationale. La France peut aujourd’hui placer certaines de ses grandes entreprises et de ses marques de luxe parmi les premières du monde. Elle peut s’enorgueillir encore du savoir, de l’inventivité, des capacités, de l’originalité, de la créativité, du raffinement et du degré de civilisation de beaucoup de Français. En revanche, personne ne songe, dans le monde occidental, à imiter notre système universitaire, notre système hospitalier, nos administrations locales, nos prisons ou l’organisation de nos tribunaux. C’est dire que le travail de réflexion que poursuivra cette revue dans ces domaines n’est pas inutile et n’est pas près de s’achever.
La combinaison de recherches intellectuelles, originales et contrastées, avec un souci politique permanent au service de la liberté, par laquelle nous voudrions définir les objectifs et la ligne de Commentaire, trouvera aussi à s’appliquer au monde extérieur.
À l’Europe, d’abord, pour laquelle nous avons tant combattu et qui se trouve dépourvue aujourd’hui de pensée directrice. De même, le monde actuel, mondialisé et dominé par le libre-échange, exigera des réflexions plus approfondies et plus novatrices quant à sa gouvernance et à sa stabilité.
Tout ceci pour dire que, si le Ciel et nos abonnés veulent bien nous prêter vie, nous ne manquerons pas de sujets à traiter.
Aussi, pour montrer notre vitalité et nos aspirations, sommes-nous heureux de présenter à nos lecteurs ce numéro anniversaire. Il s’ouvre sur trente articles, écrits par trente auteurs, choisis parmi nos amis, qui traitent de trente mots qui permettront de réfléchir aux trente prochaines années.
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